Nelson Mandela. Savoir raison garder !

(Le palais de la présidence, Pretoria, Afrique du Sud)

Dans quelques heures, quelques jours au plus, à moins d’un miracle, Nelson Mandela ne sera plus de ce monde. Il deviendra alors un intouchable, sanctifié par la clameur médiatique. Écorner l’image du saint sera un blasphème punissable des plus lourdes peines. Avant qu’il ne soit trop tard, et à titre tout à fait exceptionnel, voici un deuxième article du jour, sur notre bloc notes, afin d’éclaircir quelques points concernant Nelson Mandela.

Il est, en Afrique du Sud, la seule personnalité politique à réaliser l’unanimité autour d’elle. Cela est tout aussi vrai dans les communautés noires et blanches. Même l’évêque anglican Desmond Tutu ne réunit pas sur sa tête autant de pieuse sympathie. Il est donc tout à fait vrai de dire que l’Afrique du Sud est en prières pour son patriarche. Nelson Mandela, dans un pays qui part à la dérive, est une figure tutélaire.

Son grand mérite fut, en 1994, de conserver la co-présidence de l’Union sud africaine  avec Frederik De Klerk, dernier président blanc, issu du régime de l’apartheid. Cette décision politique était, pour Mandela, une façon d’assurer la continuité entre les deux régimes, affirmant par-là l’unité de l’Afrique du Sud dans le temps. Les Afrikaners, les Boers, peuvent lui en être reconnaissant. A la veille des premières élections libres incluant les noirs, en 1994, les populations blanches craignaient légitimement une prochaine guerre civile. Leur principale occupation était de s’armer, d’entasser des denrées, de se préparer au pire. Le triomphe de l’ANC, le parti de Mandela, fut total. Mais la guerre civile attendue n’eut pas lieu.

L’Afrique du Sud ne fut pas une nouvelle Rhodésie. Les blancs ont pu rester, leurs biens leurs ont été conservés.

C’est le mérite de Nelson Mandela d’avoir su retenir ses troupes, d’avoir empêché la mise à mort des anciens maîtres, ou leur spoliation.

Cependant, Mandela ne fut pas que cela.

Activiste politique propret, il a soutenu en homme libre, puis du fond de sa cellule, les actions terroristes et la guérilla de l’ANC, parti noir marxisant soutenu par l’URSS. Ce terrorisme a fait des milliers de morts, notamment parmi les élites noires favorables au régime de l’apartheid et des bantoustans, les Homeland… On l’oublie un peu vite, mais sous le régime raciste de l’apartheid, toute une frange de la population noire trouvait son compte dans la situation en place. Loin d’être majoritaire, l’ANC s’est frayé son chemin par la violence et l’assassinat politique visant les noirs favorables au régime, mais également ceux qui, hostiles à l’apartheid, souhaitaient cependant d’autres voies, non violentes, ou plus respectueuses des minorités. Ainsi, l’Inkatah Freedom, parti zoulou, toujours représenté au Zoulouland, eut à souffrir de l’intransigeance des combattants de la liberté… Nelson Mandela, Thabo Mbeki, Jacob Zuma, tous anciens guérilleros, anciens terroristes, aujourd’hui au pouvoir en Afrique du Sud.

L’apartheid était une dictature raciste. Les élections n’étaient pleinement libres que pour les blancs. La séparation venait se nicher partout, dans les bus, sur les plages, dans les usines, les quartiers des villes, les restaurants et jusque dans les chambres, où les relations charnelles inter-raciales constituaient un crime pénal. Les blancs, un quart de la population, occupaient et mettaient en valeur trois-quarts des terres, les meilleures, laissant le reste aux noirs. Les noirs, dans les Bantoustans, devaient faire parfois plus de cent kilomètres par jour, en bus, pour rejoindre leur lieu de travail chez les maîtres blancs. Il va sans dire que l’armée, la police, la finance, le monde de la culture étaient la chasse gardée des blancs. L’élite noire, elle, avait surtout en charge de conserver la cohésion interne des noirs pour éviter toute explosion du pays. Dans ces conditions, on comprend l’usage de la violence comme moyen d’expression politique. Mais il faut le dire. Il n’est pas possible de faire de Mandela un nouveau Gandi. Nelson Mandela a mené une guerre implacable contre le régime de l’apartheid.

Enfin, il y a eu la présidence Mandela. Certes, il a évité la guerre civile. Mais sa présidence est loin d’avoir porté les fruits attendus. L’Afrique du Sud comptait 6 millions de blancs en 1994. Ils ne sont plus que 4,5 millions aujourd’hui. 1,5 millions ont quitté le pays, la plupart entre 1994 et 1998, les années Mandela. Parmi eux un certain nombre ne supportait pas l’idée de vivre dans une Afrique du Sud multi-ethnique et non plus dominée par les blancs. Mais la plupart sont surtout partis parce que la vie, pour eux, n’était plus supportable.

En effet, l’Afrique du Sud, depuis la fin de l’apartheid, a connu une croissance telle de la criminalité, qu’elle s’est hissée à la place, peu glorieuse, de pays le moins sûr du monde en la matière. Le nombre de morts violentes, seul, a reculé, avec la fin des assassinats politiques menés par l’ANC avant 1994. Il est vrai que la sécurité relative de jadis était rendue possible par l’omniprésence de l’armée. Mais l’impuissance actuelle des pouvoirs publics laisse pantois.

Sur le plan économique, ce n’est guère mieux. Certes, l’Afrique du Sud est, encore aujourd’hui, une puissance économique régionale majeure. Le principal pôle de compétitivité en Afrique noire, le douzième réseau bancaire au monde, une puissance exportatrice de métaux précieux, etc. Mais cette réussite masque la lente dégradation des infrastructures, qui pénalise de plus en plus l’économie. Ainsi, alors que le pays dispose du nucléaire civil, les centrales ont grand besoin d’être renouvelées. Faute de moyens suffisants, et par imprévoyance gouvernementale, ce n’est toujours pas le cas depuis six ans que le sujet est abordé. On imagine très bien les risques de cessation d’activité des centrales, à terme, ou d’accident nucléaire… Autre exemple ; l’Afrique du Sud ne manque pas d’eau, mais à cause de l’état sanitaire déplorable des campagnes et de l’absence de conscience écologique des populations, elle manque de plus en plus d’eau potable, à tel point qu’elle pourrait bien se trouver en situation de stress hydrique dans les années à venir. Enfin, dernier exemple pour la route ; le pays est importateur net de denrées agricoles depuis 2009, non pas à cause de mauvaises récoltes, mais du fait du mauvais entretien des routes et voies de chemin de fer reliant les campagnes aux villes, qui rend finalement moins onéreux un acheminement des denrées depuis l’extérieur du pays, par les grands axes…

Ces raisons économiques et sécuritaires poussent les blancs à partir et minent l’espoir des noirs qui comptaient sur un autre avenir, promis par leurs dirigeants.

On doit encore ajouter au tableau la déliquescence de la fonction publique, où les meilleurs postes ne sont plus donnés au mérite, mais à la préférence politique, aux cadres de l’ANC, laissant de côté les jeunes élites noires étrangères au parti, et bien sûr toutes les élites blanches, bloquées dans leur avancement à des postes de second rang. Il en résulte une baisse de la qualité du service public sud africain et un effondrement de la capacité de défense du pays.

Ajoutons à cela le sida, face auquel le gouvernement est resté dans la dénégation jusqu’en 2009, et le tableau sera complet.

Nelson Mandela fut une grande figure politique. Mais un homme d’état peu reluisant. Il n’est pas responsable de l’état de son pays depuis 1998, date de sa démission. Mais les actuels dirigeants sont, pour la plupart, ses anciens compagnons d’armes, ses affidés parvenus au sommet de l’Etat par sa grâce. L’Afrique du Sud est dotée d’un potentiel intellectuel, financier, technique, humain hors du commun en Afrique. Son patriotisme est réel, trans-ethnique, trans-partisan, et c’est un fait assez rare pour être noté. Mais faute d’une élite dirigeante à la hauteur de sa charge, peu à peu le pays s’en va.

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