(Doctrine sociale de l’Eglise III) Le dessein d’amour de Dieu pour l’humanité

(Le passage de la Mer rouge par les hébreux. Francken Frantz, XVIIe siècle)

Après quelques semaines d’interruption, voici le troisième volet de notre série d’articles sur la DSE.

La doctrine sociale de l’Eglise ne serait qu’un énième système d’organisation de la société, troisième voie entre libéralisme et socialisme, si elle ne prenait sa source en Dieu même. C’est dans la contemplation du Mystère de Dieu et la volonté de se conformer à l’amour divin que la DSE puise l’eau qui irrigue ses propositions.

Dans la vie du chrétien, Dieu apparaît comme l’origine de ce qui est, c’est à dire le créateur qui met à disposition des hommes les biens nécessaires à leur vie, et comme la mesure de ce qui doit être, faisant de la création et des actions humaines une marche en avant, progressive, où la construction et la transmission de l’héritage participent à la magnificence de la création de Dieu. Le compendium de la DSE dispose ainsi que « la conscience de l’homme […] se sent interpellée à gérer de façon responsable et conviviale le don qu’il a reçu. »

Cette interpellation exige de l’homme qu’il soit prêt à un véritable don gratuit. En effet, cette gestion responsable de son héritage est opérée en vue de son bien, mais également du bien être d’hommes qui lui sont voisins, qui appartiennent aux générations futures, mais qui ne pourront pas lui rendre ce qu’il a offert. La participation à la création, dans cet ordre, est un don gratuit. Elle est à l’image du don gratuit de Dieu pour son peuple.

Cet esprit de don et de gratuité, en effet, s’inscrit dans l’histoire du Salut, pour la DSE. A partir d’Abraham, et très spécialement après la libération de l’esclavage d’Egypte avec la conclusion d’une alliance entre Israël et Dieu par le truchement de Moïse, le Seigneur se révèle peu à peu dans une relation d’amour avec son peuple qui est, considérant l’écart entre le Créateur et la créature, une relation d’amour gratuit, où le retour est infiniment moindre que le don. Ce don d’amour gratuit, Dieu veut l’inscrire dans la loi de son peuple autant que dans son action divine pour lui.

Ainsi, la loi mosaïque, spécialement le décalogue, organise des rapports humains donnant leur place à la fidélité au Dieu créateur, et éduquant l’homme pour le libérer de « l’esclavage du péché », c’est à dire de toutes les concupiscences qui emprisonnent. Mais cette loi mosaïque, par ailleurs si souvent dure, va plus loin que de vagues préceptes moraux, elle rentre dans le cœur de la vie des hommes en marquant, déjà, une option préférentielle pour les pauvres, les déshérités. Ainsi peut-on lire « Se trouve-t-il chez toi un pauvre, d’entre tes frères…? Tu n’endurciras pas ton cœur ni ne fermera ta main à ton frère pauvre, mais tu lui ouvriras ta main et tu lui prêteras ce qui lui manque. » (Dt. XV, 7-8) De ces dispositions générales sur le pauvre découlent les articles plus particuliers du Deutéronome et du Lévitique sur la remise des dettes et la libération générale de tous les biens, et des prisonniers lors de l’année sabbatique, célébrée parmi le peuple hébreu tous les sept ans, et lors de l’année jubilaire tous les cinquante ans.  Pendant ces années, les dettes sont remises, les hommes poursuivis du fait de leur crime sont pardonnés, les biens saisis sont rendus, les champs sont laissés au repos. Le temps est libéré pour être consacré à Dieu et les hommes eux-mêmes sont déchargés des peines les plus dures de ce monde. On sait que le lévitique est par ailleurs une loi implacable, contre la femme adultère, le criminel, le blasphémateur, l’impie. Mais justement, à côté de tous ces garde-fous sociaux, il y a ce fabuleux article de miséricorde. Il n’y a pas dans tout l’Ancien testament d’expression plus complète de ce don gratuit à l’image du don libérateur de Dieu pour son peuple lorsqu’il le sortit d’Egypte sans attendre de retour. De même, les Hébreux sont appelés à l’accueil de l’étranger, au livre du Lévitique, en souvenir de leur condition d’étrangers en Egypte.

Cette miséricorde de la loi dans l’Ancien testament introduit peu à peu le cœur blessé des hommes à la miséricorde absolue de Dieu. Autrement dit, dans la société civile, les hommes qui suivent la loi sont invités à faire de Dieu qui est la source, également la mesure de chaque chose.

La miséricorde temporelle déblaie la voie obscurcie de l’union à Dieu.

Cette bienveillance et cette miséricorde de Dieu présentes dans l’Ancien testament prennent les traits de l’homme Jésus, Verbe fait chair, précise le compendium de la DSE.

Voici la mission de Jésus Christ dans son ministère public : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur ». (St Luc IV 18-19) Jésus Christ est donc dans la continuité de cette parole vétéro-testamentaire, qu’il accomplit intégralement.

Parce que le Fils est en union personnelle et intime avec le Père, son ministère est un ministère d’amour personnel et intime avec les hommes. Avec Jésus Christ et la parole du Nouveau testament, la miséricorde qui était centrale dans la loi ancienne, devient complète.

L’amour gratuit de Dieu pour sa création prend sa forme dans le sacrifice du Christ : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n’a pas épargné son propre Fils mais l’a livré pour nous tous, comment avec lui ne nous accordera-t-il pas toute faveur ? » (Romains VIII 31-32)

On le voit, la DSE, en s’inscrivant dans cet absolu du don, n’est pas une troisième voie économique et sociale, mais l’exigence du don complet, absolu, gratuit, dans les relations d’hommes à hommes, le sens des institutions et des lois.

La vie de ce don dans la société est une introduction à la vie divine en nous. La DSE, en ce sens, n’est pas loin de la méditation des fins dernières, elle en est un aspect. La pratique sociale n’est pas étrangère à l’histoire du salut. Le compendium le précise bien en citant saint Jean « Bien-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres. Dieu, personne ne l’a jamais contemplé. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, en nous son amour est accompli. » ( épître de Jean IV 11-12)

Ces principes peuvent se résumer dans les points suivants :

– La relation trinitaire du Père, du Fils et de l’Esprit Saint illustre la vocation d’amour mutuel des hommes. En effet, Dieu est la source et la mesure de la création. La création a pour appel particulier de vivre une relation d’amour comme Dieu s’aime et aime le monde. Parce que le don d’amour de Dieu est gratuit, notre don d’amour entre hommes doit rechercher la gratuité.

– L’histoire sainte, par la valeur que Dieu donne à la création (« il vit que cela était bon »), par l’alliance qu’il scelle avec le peuple hébreu, puis avec l’humanité entière dans le Christ, par les exigences de la loi et de la miséricorde, dresse le portrait d’une dignité initiale et inaliénable de tout homme qu’il faut respecter et magnifier au nom de Dieu.

– Cette perspective ne peut se vivre que dans un labeur complet et constant pour l’unité de notre vie à l’aune du Christ, en dépit du péché qui continue de nous marquer. Elle ne peut se vivre que dans l’unité de notre vie, la recherche de l’unité de la création et l’amour du prochain. Amour actif, spirituel et matériel, incarné socialement.

– Dans ce projet divin l’Eglise a une mission. Elle doit transmettre cette Parole, en vivre et en faire vivre. Elle doit libérer les hommes du péché, mais également des structures institutionnelles, légales, sociales qui utilisent la personne humaine ou favorisent le péché et détournent de l’unité de vie et du projet d’amour divin. Sa doctrine sociale est une forme de cette action. Elle prépare et annonce le Royaume de Dieu dans ce renouvellement des rapports sociaux.

Nous aurons l’occasion, par la suite, de voir sous quels concepts théoriques, vers quelles exigences et quelles actions cette doctrine sociale de l’Eglise incarne cet esprit premier du don et de la gratuité.

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