L’Eucharistie irrigue l’histoire du Salut

(Dernière Cène du Christ, Philippe de Champaigne)

Devant les différences parfois surprenantes qui distinguent les préceptes de l’Ancien Testament du Nouveau Testament, les chrétiens ont coutume de dire, avec l’Eglise, qu’il faut interpréter les textes vétérotestamentaires à la lueur des textes novotestamentaires. La parole de Jésus Christ irrigue l’intégralité de la Bible et la façon dont il convient de comprendre les textes.

Cette manière de lire n’est pas toujours aisée, notamment dans les livres du Lévitique, des Nombres ou du Deutéronome, épais corpus de lois, accomplies et donc devenues inapplicables, depuis la mort et la résurrection de Jésus Christ. La tentation est grande, pour le lecteur moyen, de laisser de côté les premiers livres de la Bible, à cause de leur trop grand juridisme, ou des massacres, adultères, trahisons et incestes qui en ornent les chapitres, parfois condamnés, parfois justifiés voire encouragés. Le lecteur moyen en vient même à faire de l’Ancien Testament, parole dérangeante, une parole de Dieu au rabais, une sorte de parole de Dieu qui serait moins haute et moins vraie que celle de l’Evangile. Dans les deux cas c’est pourtant la parole de Dieu qui s’exprime, incarnée dans une époque, un contexte ; parole de Dieu à la fois historique et perpétuelle. Il faut lire l’Ancien Testament pour comprendre et préparer l’alliance nouvelle et éternelle.

La solennité du Saint-Sacrement, fête du Corps et du Sang du Christ, est un moment privilégié pour méditer cette unité du texte biblique, entièrement parole de Dieu, dont les premiers livres annoncent et préparent les derniers.

L’eucharistie, sacrement du salut des hommes, est annoncée dès la Genèse, dès les chapitres du récit d’Abraham. Melchisédech apparaît deux fois dans tout le récit biblique, comme un coup de vent. Il ne fait qu’apparaître sur la route et disparaître, sans aucune autre information sur sa maison, son royaume, Salem, ses habitudes, renseignements dont la Bible est pourtant friande habituellement. Sa figure mystérieuse n’en reste pas moins capitale. Il est roi et prêtre, à l’image du Christ. Il proclame sa foi en Dieu, alors que nous évoluons dans un monde païen où seul Abraham et sa maison reconnaissent Dieu et lui offrent un culte. Enfin, son sacrifice n’est pas fait de fruits succulents ou de grasses brebis, mais de pain et de vin, qu’il offre à Dieu en bénissant Abraham. C’est au nom de Dieu qu’il bénit Abraham avant de disparaître, comme s’il venait, roi et prêtre du Seigneur, annoncer mystérieusement une bénédiction bien plus lointaine, celle du Christ, en germe donc dans le récit biblique, plus de  2000 ans avant sa réalisation.

La figure du prêtre sacrificateur est connue d’Israël, qui a sa tribu sacerdotale, Lévi. Mais le pain et le vin n’y tiennent pas de meilleure place que celle de l’aliment privilégié, béni au début de chaque repas. Pourtant, le pain qui sauve est une image charnière du récit biblique lors de la libération d’Israël. Le peuple hébreu était depuis quatre cent ans dans les fers en Egypte lorsque Pharaon les chassa de son royaume en une nuit, terrassé par la mort des premiers nés  mâles de son peuple, exterminés par l’ange du Seigneur en châtiment de sa dureté de coeur. En une nuit il faut partir, c’est le soir de la Pâque, la fête du passage. Elle devient passage de la servitude à la liberté, qui préfigure le passage de la mort à la vie dans le Christ. Le pain est présent spécifiquement sous sa forme extérieure eucharistique, celle d’un pain non levé, azyme, les hébreux n’ayant pas eu le temps de le faire lever dans leurs fours. Le pain de cette fête de résurrection du peuple on le retrouve dans le désert, quelques années plus tard, comme instrument du salut physique des hommes.

Le pain n’est pas seulement spirituel, il est avant tout nourriture terrestre. Les hébreux affamés crient contre Dieu dans le désert. Lui, inclinant à écouter la supplication de Moïse, leur répond par l’envoie de la manne, pain que les hébreux trouvèrent chaque matin de leur traversée du désert, recevant toute nourriture d’un don gratuit du Ciel.

Le pain sacré, celui du temple de Jérusalem, maison de Dieu, est encore ce qui sauve le roi David affamé, quelques siècles après la manne. Manger du pain du temple est un sacrilège, mais celui-ci, dans un impératif de survie, est autorisé par Dieu.

Le pain sauve l’homme de la mort physique, il est don de Dieu et offrande à Dieu dans les récits bibliques. Peu à peu, nous voici préparés à l’institution de l’eucharistie par Jésus Christ. Il s’inscrit d’abord dans la tradition dont il est issu, en offrant le pain pour nourrir les hommes, venus l’écouter, à plusieurs reprises. Cependant, il complète déjà cette tradition, en opérant lui-même, par l’autorité qui est la sienne, le miracle de la multiplication. Lui qui est parfaitement homme et parfaitement Dieu, il s’occupe personnellement de l’abondance de la nourriture du peuple, afin que rien ne lui manque lorsqu’il s’abandonne totalement à son Seigneur pour en écouter la parole.

Enfin, dans sa dernière Cène, le Christ donne son plein sens à l’antique tradition du pain, en en faisant, comme Melchisédech jadis, mais cette fois de manière parfaite, le seul sacrifice qui plaise véritablement à Dieu. Annonçant le sacrifice de la croix qui allait survenir le lendemain, il en établit dors et déjà le mémorial vivant et vrai par l’offrande du pain et du vin qui deviennent, par la bénédiction du Christ, son corps et son sang. C’est une impossible folie qui se réalise, qui vient achever la pédagogie très progressive de tout le récit biblique. La nouvelle Pâque est également une fête de passage, de la mort à la vie. Le nouveau pain sans levain est un pain de vie véritable, puisqu’il est le corps de celui qui est « le chemin, la vérité et la vie ».

Cette institution de l’eucharistie est vécue par les chrétiens dès les premiers temps de l’Eglise, et la lecture des lettres de Saint Paul le montre, déjà, accomplissant ce sacrifice sur l’autel en mémoire de Jésus le Christ. Cette tradition ne s’est jamais perdue. Par elle s’accomplit toute l’histoire du salut. Cette histoire est inscrite dans un temps historique dont le récit est clôt, puisque la Bible est un ouvrage achevé. Mais cette histoire nous est toujours présente par l’eucharistie.

Le jour de la fête du Saint Sacrement, la fête Dieu, adorer l’eucharistie dans son ostensoir, marcher à sa suite en procession, c’est s’unir à toute l’histoire humaine, à la tradition sainte, accomplie en Jésus Christ Notre Seigneur.

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