Dérapage et maladie mentale

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(Le capitaine Haddock dans : Les bijoux de la Castafiore)

Quelle personnalité politique, notamment de droite, n’a jamais dérapé ? Depuis les derniers mois, quel opposant au mariage homosexuel n’a pas dérapé ? Du moins, lesquels n’ont jamais été accusés de dérapage par la presse ?

Le dérapage est en général un mouvement du corps, ou de l’esprit, non contrôlé, non voulu. On dérape sans le vouloir. Autrement dit, notre raison, notre sens commun nous a échappé l’espace d’un instant et, ayant perdus le contrôle de nous-même, nous avons dérapé. Cela entraîne les accidents physiques les plus fréquents.

Dans l’univers intellectuel cela signifie tout simplement que les propos tenus sont tellement ahurissants que l’on considère que leur auteur a perdu la raison et n’est donc pas responsable.

Par exemple, Christian Vanneste ayant expliqué, il y a quelques années, que le mariage homosexuel était inférieur au mariage hétérosexuel en ce sens qu’il ne permettait pas l’engendrement, raison d’être majeure du mariage, fut accusé de dérapage. En clair, il ne fut plus, l’espace d’un instant, un personnage raisonnable.

De même, Eric Zemmour, le jour où il expliqua à l’antenne que la plupart des délinquants sont d’origine immigrée et que cette réalité statistique explique la pratique des contrôles au faciès par la police, il fut accusé de dérapage.

On pourrait continuer la liste, avec par exemple les « pains aux chocolats » de Jean-François Copé ou la comparaison Hollande-Hitler de Xavier Bongibault.

La palme du dérapage revient bien sûr à Jean-Marie Le Pen qui, depuis toutes ses années, s’est lui-même plu à dire « depuis tout ce temps, je ne dérape plus, je fais du hors pistes. »

Mais si les mots ont un sens, cela signifie que face à celui qui dérape, puisque ses propos n’ont pas de sens commun, il n’est pas besoin de discuter, de débattre. La condamnation simple et sans dialogue suffit. Mieux encore, l’auteur du dérapage est, dans le cadre de son propos, une sorte de malade qui ne maîtrise par son intellect. En tant que tel, il doit formuler des excuses immédiates puisque ses propos n’étaient pas voulus. Et s’ils l’étaient, alors il doit être condamné.

Cette attitude de rejet, fondée sur l’usage dégénéré d’un terme de la langue française, se vérifie fréquemment dans le débat public.
Le débat des derniers mois sur le mariage homosexuel en fut le théâtre éclatant, où l’accusation d’homophobie suffisait à fermer la bouche des opposants ou, du moins, lorsqu’ils insistaient dans leur opposition, à ne pas les écouter, car, dans le monde post-chrétien débarrassé du fardeau de la miséricorde, on écoute pas les criminels. On écoute pas les criminels, spécialement lorsqu’ils sont malades. Ici, l’accusation d’homophobie, arme de tous les fantasmes, a rapidement rejoint l’expression du dérapage, utilisée pour tout propos jugé aller contre la bien-pensance commune à ce sujet.

Cet état d’esprit qui refuse toute dignité à l’opposant, et exclut toute possibilité de dialogue, est bien sûr vieille comme le monde, mais s’est systématisée progressivement depuis la Révolution. Elle a trouvé son triste paroxysme avec la dictature communiste en Europe de l’Est. Mais si nos régimes sont non sanglants, le mépris qu’ils portent à leurs adversaires n’en est pas moins humainement aussi dangereux.

L’Antiquité était féconde en oppositions de peuples à peuples où tout dialogue, la reconnaissance de la dignité de l’adversaire même étaient impossibles. Au sein de la Cité, cependant, le débat, la disputatio demeuraient possibles. La christianisation du monde occidental fut, à ce titre, un immense progrès, puisque le débat contradictoire et l’échange d’idées devinrent peu à peu la règle. Certes, l’issue du débat pouvait être le bûcher, la guerre, la condamnation infamante. Mais il y avait au préalable discussion. Le tribunal de l’inquisition organisait un débat contradictoire ayant pour but d’obtenir des explications de l’accusé et de le convaincre avant que d’en venir à la condamnation. La philosophie chrétienne, dont saint Thomas d’Aquin fut, au XIIIe siècle, le plus illustre représentant, appuyait son cheminement de progression sur la démonstration et le débat. Saint Thomas, ainsi, cherche des éléments communs de dialogue pour établir une communication avec tous les interlocuteurs, tous les adversaires. Face aux chrétiens il réfléchit à partir de l’Evangile. Face aux juifs il débat à partir de l’Ancien testament. Confronté aux non-chrétiens, il utilise les outils de la pure raison.

Dans un monde qui recherche l’universel, le dialogue entre les nations adverses, entre les camps, est une nécessité pour réduire les frontières par la connaissance. Dans un univers de pensée irrigué par le souci du Salut et la nécessité impérieuse de le proposer à tous les hommes, la conviction par le dialogue est un acte vital.

Ces marques du monde chrétien sont fragiles. Que la raison, ou que le désir du Salut viennent à s’évanouir un instant, et le dialogue vacille. Mais peu ou prou, il demeura la marque de cet Occident.

C’est au fur et à mesure que l’universalité chrétienne s’efface, que la fragmentation idéologique nécessaire au relativisme s’affirme dans le monde du « tout se vaut, tout est égal », que le dialogue disparaît pour laisser la place à l’échange des monologues sans recherche de la conviction du tiers, sans souci d’apporter une vérité désormais disparue.

Dans ce monde qui a tout de même besoin d’une cohésion, la seule arme, faute d’universel, est le rejet, l’argument de la déraison, autrement dit la déshumanisation de l’ennemi.

C’est un cercle de fer qu’il faut briser par une double exigence :

– D’une part, en rejetant l’idée de dérapage et en le faisant savoir, quitte à aller chercher le combat. Non, Zemmour n’a pas déraisonné, ni Bongibault, ni Barjot, ni Copé, ni Le Pen, ni Vanneste, ni même le pape Benoît XVI, spécialiste du hors piste intellectuel à en croire les médias. S’ils ont tort il faut le leur démontrer par la discussion, l’échange d’idées, afin de les ramener dans le chemin de la vérité. S’ils ont raison, il faut les suivre. Dans tous les cas il faut les écouter. Quels sont ces mauvais Français qui haïssent à ce point leurs concitoyens qu’ils se contentent de les condamner sans les convaincre de leur erreur et de la bonne route à suivre ?

En somme il faut rétablir le dialogue.

– D’autre part, en n’adoptant pas la posture de l’adversaire et en recherchant toujours le dialogue avec lui. D’une part parce qu’il est un être de raison et mérite notre considération. D’autre part parce que si nous aimons vraiment nos frères, pouvons-nous les laisser dans l’erreur sciemment et ainsi causer leur malheur ?

Quoiqu’il en soit, tenons-nous le pour dit, il n’y a que les skis qui dérapent…

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