La doctrine sociale de l’Eglise. Pourquoi faire ?

(Le Bon Pasteur, Philippe de Champaigne)

Depuis quelques semaines on parle dans certains médias chrétiens et dans les milieux de l’opposition au mariage homosexuel de « l’écologie humaine », concept métapolitique promu par Tugdual Derville, délégué général de l’association Alliance Vita, association chrétienne engagée sur les questions éthiques et pour la défense des plus faibles : enfants à naître, personnes âgées en fin de vie, handicapés, etc. L’écologie humaine est même devenu un courant, suite à une tribune dans le journal La Croix. Mais à la différence d’Alliance Vita, le christianisme de l’écologie humaine n’est à aucun moment mis en avant. Pourtant, à bien lire les propositions de ses fondateurs, c’est la doctrine sociale de l’Eglise qu’ils souhaitent mettre en actes. Jusqu’au slogan du groupe : « prendre soin de tout homme. De tout l’homme », qui est tiré de la plus saine doctrine catholique pour laquelle le Christ est venu sauver « tout l’homme et tous les hommes. » 

Parce que l’écologie humaine est sans doute l’évolution politique la plus porteuse de sens et la plus prometteuse dans l’avenir en tant que force de propositions et think tank politique, il convient d’en mieux mesurer le sens en se rappelant ce qu’est la doctrine sociale de l’Eglise.

Nous ouvrons ici une série d’articles de réflexion et de présentation sur cette doctrine, son histoire et ses principes, afin de servir à notre humble mesure ceux qui déjà pensent et préparent la révolution silencieuse qui monte.

I Origine de la DSE et loi naturelle

Le terme de Doctrine sociale de l’Eglise (DSE) est assez récent dans le langage ecclésial. Il apparaît pour la première fois dans la bouche de Pie XII à l’occasion d’un radio message pour la Pentecôte 1941. Traditionnellement on fixe à l’encyclique Rerum novarum, du pape Léon XIII, publiée en 1891, l’acte de naissance de la DSE. Mais c’est aller un peu vite en besogne.

Le principe de la DSE est de promouvoir « une civilisation authentique orientée vers la recherche d’un développement humain intégral et solidaire. » Cette civilisation authentique s’appuie sur ce que l’Eglise appelle la loi naturelle.

Il y a sur ce concept de loi naturelle un malentendu. La plupart de ses défenseurs, comme de ses opposants, en fait une sorte de loi d’évidence que l’on rencontre dans la nature et qui serait donc aussi bien propre aux amibes qu’aux Suédois, aux écrevisses qu’aux corbeaux en passant par les Helvètes, et ce depuis l’origine de l’humanité. Evidemment, l’analyse de la diversité des coutumes dans le temps et les régions fait voler en éclat la plupart des attendus de cette belle certitude.

La loi naturelle est pourtant un point central de la compréhension de la DSE. La loi naturelle, telle qu’elle est définie par saint Thomas d’Aquin à la question 94 de la Seconde partie de la Somme Théologique est le principe de la conservation humaine, la recherche du bien de la personne humaine dont la conscience est éclairée par sa raison. Pour saint Thomas, la loi naturelle est inscrite au coeur de la conscience, quoiqu’il envisage que la conscience puisse être obscurcie par le péché, ou bien qu’elle puisse être méconnue par la faiblesse de la raison (comme dans les cas de démence). Cette loi naturelle est un principe de conservation, autrement dit un principe vital pour l’être. La méconnaissance des principes de la loi naturelle, d’une façon ou d’une autre lui portera préjudice. Mais il convient de noter que saint Thomas inscrit ce principe, qu’il emprunte à Aristote, dans le cadre du bien commun, c’est à dire du bien commun à l’humanité et pas seulement au bien individuel qui peut être d’ordre intellectuel et donc au-delà de la loi naturelle.

C’est dans cet esprit de conservation, c’est à dire de mise en harmonie de l’homme avec la création selon la volonté droite de Dieu que saint Thomas, et avec lui l’enseignement de l’Eglise, considèrent ce principe.

Le principe de la loi naturelle a suscité ces derniers temps un intérêt renouvelé dans les milieux chrétiens.  Il correspond tout à fait à ce souhait de « développement humain intégral. »

II La DSE s’inscrit dans le code génétique du christianisme

Parce que le Christ, en lavant l’humanité du péché originel par son sacrifice sur la Croix est venu réconcilier la création avec Dieu, la DSE, armée de son souci de la loi naturelle, apparaît comme un élément essentiel, dans la société, de l’accomplissement de sa volonté. Pour dire plus, comme l’élément essentiel d’une remise en harmonie de la création et du créateur.

C’est pourquoi on peut dire que la DSE n’a pas attendu Léon XIII ou Pie XII pour se développer. Les pontifes du XXe siècle puisent d’ailleurs leur enseignement social dans les Ecritures, chez les Pères de l’Eglise, dans la tradition magistérielle. Par la DSE, vous l’avez compris, on entend pas que l’action charitable, même si le Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise parle, à plusieurs reprises de « l’option préférentielle de l’Eglise pour les pauvres. » Il s’agit bien d’une approche globale de la société des hommes, de la Cité, réglée à l’heure du Christ, c’est à dire, dans l’esprit de ses défenseurs, à l’heure du souverain bien. En ce sens, la DSE travaille à l’avènement du règne de Dieu.

Pourquoi le règne de Dieu a à voir avec le fonctionnement pratique de la Cité des hommes, que ce soit dans les modes de gouvernance, les relations professionnelles, les relations entre Etats, la constitution des familles, les actions envers les plus faibles ? Après tout, la mission de l’Eglise est d’annoncer l’Evangile, de mener les âmes au ciel par les sacrements et de transmettre la vie divine.

Justement ! C’est parce que Jésus Christ est venu pour « tout l’homme et tous les hommes », que l’Eglise a, par le biais des laïcs, dont c’est la mission privilégiée, quelque chose à dire et à faire dans la Cité qui est, elle aussi, fruit de la création divine, composante de la personne humaine traduite en actes. La personne humaine se trouve dans ses racines géographiques, familiales, professionnelles, ses échanges, ses lois, ses pratiques. Partout l’Eglise doit proposer, par le biais du peuple chrétien, une manière de vivre qui soit en harmonie avec la conscience éclairée par la raison, en harmonie avec la création, en concorde avec le projet de Dieu.

En somme, la DSE doit permettre, dans son incarnation par les lois ou les activités humaines, de dégager l’homme des activités de basse survie, de retirer la brume de sa conscience pour le tourner vers les réalités du Ciel grâce à une vie naturelle réunifiée. C’est donc une oeuvre d’évangélisation en actes, puisqu’elle permet de rendre Dieu présent, de façon consciente ou non, au coeur des activités toutes humaines.

La DSE c’est ainsi la politique chrétienne, ou plutôt, la politique des chrétiens. Ce n’est pas une troisième voie entre socialisme et libéralisme, c’est, dans l’optique du croyant, la voie sociale tracée par celui qui annonce être « le Chemin, la Vérité et la Vie. »

C’est pourquoi, si la DSE a été théorisée en tant que telle seulement depuis le XXe siècle, si les catholiques sociaux ne font parler d’eux que depuis le XIXe siècle, l’Eglise n’a pas attendu ces temps récents pour faire, comme M. Jourdain, « de la prose sans le savoir. »

Pourquoi Tugdual Derville n’annonce-t-il pas plus clairement la couleur ? Une première remarque de bon sens est le risque de faire fuir sa clientèle, d’accord pour défendre la loi naturelle ou la personne humaine dans ses fragilités, mais certainement pas d’accord pour participer au règne de Dieu. Cette crainte est vraie également dans les milieux catholiques.

Mais sa démarche n’est pour autant pas en contradiction avec l’histoire de l’Eglise et l’Ecriture. Ainsi, déjà, Saint Paul disait, dans son épître aux Romains :

« Quand des païens, qui n’ont pas la loi, accomplissent naturellement ce que la Loi commande, n’ayant pas la loi, ils se tiennent lieu de loi à eux-mêmes ; ils montrent que ce que la Loi ordonne est écrit dans leurs coeurs, leur conscience rendant en même temps témoignage par des pensées qui, de part et d’autre, les accusent ou les défendent. » (Épître aux Romains II 14-15)

A suivre… (une brève histoire du catholicisme social)

 

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