Dominique Venner. Les oies sauvages vont vers le nord

(Le Valhalla par Brückner, 1896)

Il admirait Arminius, mais il s’est donné la mort comme Varus. Hier après midi, au pied de l’autel de Notre-Dame de Paris, Dominique Venner a commis l’acte qui retire toute grâce, il a choisi son camp à l’ultime souffle du combat spirituel, il s’est retiré à lui-même sa vie.

Depuis hier soir de nombreux articles ont déjà été rédigés sur le sens de cette mort, sur le passé de cet essayiste de renom. Certains l’ont encensé, d’autres, plus nombreux, ont rappelé avec insistance son passé d’ancien de l’Algérie française, de cofondateur du GRECE avec Alain de Benoist, ou plus simplement sa passion pour les armes. D’autres ont même soulignés un lien entre sa mort et l’adoption de la loi modifiant l’institution du mariage en l’ouvrant à deux personnes de sexe identique. Pour un homme qui avait combattu en Algérie, fait le coup de poing contre les communistes, connu les événements de mai 1968, milité en politique pendant 30 ans et défendu ses idées dans des revues, ouvrages et émissions radiophoniques contre tous les adversaires possibles, c’est lui faire injure, que de croire qu’il ait pu se donner la mort pour une cause qui, à l’aune d’une vie bien remplie, apparaît quelque peu insignifiante. A moins qu’elle ne soit la goutte d’eau.

Dominique Venner s’est expliqué de son geste dans une lettre déposée sur l’autel. Il a voulu donner à son acte une dimension sacrificielle, exemplaire, pour réveiller les consciences. Pour les réveiller contre ce qu’il estime être la décadence de l’Europe face à la pression migratoire extérieure, sa faible natalité et le reniement de ses mythes fondateurs. Il a voulu s’offrir en victime pour réveiller ses contemporains, ultime duel d’une vie de chevalier. C’est aussi pour cela que le choix de Notre-Dame n’est pas anodin. Chez un homme qui considérait le Christ comme un ennemi de la civilisation, qui abhorrait l’Eglise en tant qu’institution universelle, il y avait, cependant, une très forte conscience du sacré ; conscience toute païenne, certes élevée, qui rendait évidente le choix de l’autel du Saint-Sacrifice, pour s’offrir en victime. Il y a eu évidemment, là, profanation du lieu, et il faudra bien que le recteur de Notre-Dame célèbre une messe de réparation. Mais entendons-nous bien, il n’y a clairement pas de volonté profanatrice de la part de Dominique Venner.

Ce suicide aura-t-il l’effet escompté ? On peut craindre que non. C’est de la part du vieux combattant une erreur de jugement. Non seulement l’ennemi n’a que faire de nos martyrs, mais le camp de la Contre-Révolution se soucie bien peu des siens. En ce sens, il vaut mieux de combattants vivants que morts.

Passons sur la mort de ce grand auteur désormais entré dans le Valhala… Du moins souhaitons-le lui. Ici, seul Dieu est juge !

L’oeuvre immense de Dominique Venner ne doit pas tomber dans l’oubli, c’est là le plus important, c’est ce qu’il nous laisse. Ne parlons pas de ses monographies sur les armes de chasse, ou de ses nombreux ouvrages sur les corps francs de la Baltique, les Russes blancs en 1918 ou la guerre de sécession, éléments constitutifs de l’univers de Venner, mais qui intéresseront moins le lecteur, parlant à un public restreint.

On pourrait plus abondamment parler de son dernier ouvrage, Le Choc de l’histoire : religion, mémoire et identité, chez Via Romana. Mais c’est surtout sur Le Siècle de 1914 que nous nous attarderons. Maître ouvrage publié chez Pygmalion en 2006, il est susceptible de parler à chacun d’entre nous car il retrace ce siècle de fer qui détruisit notre douceur de vivre déjà bien amoindrie par les événements révolutionnaires du XIXe siècle et mis fin à l’idéal aristocratique qui irriguait nos sociétés et sans lequel il semble que nous ne soyions plus capables de vivre aujourd’hui l’aventure occidentale.

En un essai érudit, mené au pas de charge, Dominique Venner retraçait la fin des grandes aristocraties de l’Europe centrale, l’échec de la révolution conservatrice allemande tentée par des hommes tels que Carl Schmitt ou Oswald Spengler. Parallèlement c’est l’épopée chevaleresque des corps francs allemands et italiens des années 1920 qui se dessine, autour de figures aussi hautes en couleur que celles d’Annunzio, Junger ou Von Salomon. Venner se révèle également un peu dans ces chapitres comme un révolutionnaire national, caressant l’idée d’unir la sagesse grecque, l’ordre latin et la foi germanique, excluant Jérusalem de cette Europe repensée où sont exaltés les valeurs aristocratiques, la hiérarchie conservatrice de l’ordre et les valeurs viriles de l’héroïsme guerrier emportées dans une charge épique où se mêlent communion sacrale avec la nature et promotion de l’homme debout. Le chrétien frémira sans doute devant cette exultation de valeurs dont le Christ, notre Divin Maître, a été totalement rejeté, mais il faut souligner avec force ce trait de l’ouvrage pour exclure toute connivence entre la pensée de Dominique Venner et les régimes totalitaires. Amoureux des libertés, Venner rejette ces régimes. Révolutionnaire nihiliste pour le rétablissement d’un ordre aristocratique en partie fantasmé, il ne pouvait que se sentir trahi par la vulgarité populiste et le totalitarisme destructeur de toute autonomie propres au nazisme et au fascisme mussolinien, et dès lors s’en détacher. L’ouvrage est fin. Parce qu’il est écrit par un homme de ce camp, il en donne une compréhension que nul autre historien n’avait jusqu’à ce jour offerte à un large lectorat. En ce sens, il convient de diffuser le Siècle de 1914, pour comprendre le sens du XXe siècle, même s’il est permis (et c’est notre cas) de ne pas adhérer à toutes ses thèses. L’ouvrage se termine sur une note pessimiste, face à l’américanisation de la société européenne, ennemie de tout ce qu’il proclamait aimer. Mais ce serait mal connaître Venner que d’en faire un défaitiste. Bien au contraire, on découvre au fil d’autres ouvrages, et notamment au fil de sa Nouvelle Revue d’Histoire, qu’il était porteur d’une grande espérance pour l’Europe, sa culture et ses peuples.

On lira avec intérêt les numéros de cette revue où l’exigence de qualité et le choix de rédacteurs hors pairs, pris parmi les figures reconnues de l’université, étaient comme une règle de vie. Certes, les thèmes pouvaient surprendre, entre l’Allemagne millénaire, les grandes figures militaires, la Phalange, le franquisme, la guerre d’Algérie, le peuplement de l’Europe, etc. Au moins rendons leurs ceci ; ils prenaient à rebrousse poil la bien pensance, et s’il convenait de les lire en conservant à vif son esprit critique pour ne pas tomber dans les sirènes de la doctrine de Venner, on pouvait y puiser un miel abondant pour pourfendre tant d’idées communes de la bien pensance.

Là encore, on peut ne pas adhérer au paganisme de l’homme, quoiqu’il crut au sacré et au surnaturel,  mais il faut rendre justice à son courage, lui qui toujours mania le glaive de l’esprit avec droiture, se fit le défenseur de la vérité et sut mettre sa peau au bout de ses idées.

Ces lignes sont écrites par un catholique qui se désole du suicide d’une grande intelligence, mais qui salue le courage de l’acte et espère que l’oeuvre léguée en héritage ne sera pas oubliée.

Grüss Gott Dominique !

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