Livre blanc de la défense nationale. La grande arnaque !

(Elèves de l’ESM, l’EMIA et de l’EMCT à Saint-Cyr Coetquidan)

Un autre ami de notre bloc notes, Valmy, signe ici un  billet d’humeur bien informé, à diffuser largement. 

Le 10 janvier 2013 le Président de la République malienne, Dioncounda Traoré demande officiellement l’aide de la France pour stopper l’avance des colonnes islamistes vers Bamako.
Cette évolution était attendue tant les événements se sont accélérés au Mali depuis l’été 2012.

Le Comité politique et de sécurité, organe fondamental de la politique européenne de défense, tenu régulièrement informé par les autorités nationales sonne le branle-bas à Bruxelles : le Conseil se réunit et décide de la mise en place d’une opération de gestion de crise. Dans les faits, suivant le principe du « chef de file », la France est reconnue nation-cadre au vu de sa connaissance du théâtre malien.

Le CPCO (centre de planification et de conduite des opérations) à Paris ayant, par précaution, déjà intégré des officiers européens, le déclenchement de l’opération Serval n’en est que facilité.
Dès le 11 janvier les premiers éléments de la force européenne atterrissent à Bamako et Sévaré : c’est une noria d’avions de l’Armée de l’air française, de la Luftwaffe, ou encore de l’Aeronautica militare pour ne citer que quelques unes des cocardes qui se côtoient sur les aérodromes balayés par les vents de sable.
Dans le même moment, Rafale et Eurofighters réalisent leurs premières frappes pour stopper les rebelles, tandis que les hommes du Commandement des opérations spéciales français, des SAS anglais, des soldats du KSK allemand ou du Col Moschin italien sautent sur Gao et Tombouctou, prenant par surprise les djihadistes du MUJAO, d’Ansar Dine et d’Aqmi. Le lendemain…etc.

Cela ne relève que de la fiction et chacun connaît la teneur véritable des événements qui se sont déroulés et se déroulent encore au Mali. Pour toutes sortes de raisons qu’il ne convient pas d’expliciter ici, la France est seule.
Au moment même où la France effectuait son désengagement d’Afghanistan, au moment même où  l’on se jurait que l’on ne s’engagerait plus dans de grandes opérations outre-mer, au moment même où l’on rédigeait un nouveau Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale (LBDSN) qui devait acter un repli stratégique et une réduction drastique des moyens militaires français, notre pays a dû injecter en urgence plus de 4000 hommes au cœur du Sahel.

Cette opération n’est qu’une manifestation parmi d’autre des formidables défis sécuritaires qui sont constitutifs d’un monde post Guerre Froide où l’hégémonie de l’Occident s’efface de plus en plus.
Outre le Sahel nous pouvons lister†: l’Afrique de l’Ouest, le Golfe de Guinée, la Région des Grands Lacs, la Corne de l’Afrique, le Proche et le Moyen Orient sans parler des marches russes et du foyer asiatique. Concernant la France stricto sensu, la protection des territoires d’outre-mer (frontière franco-brésilienne, deuxième zone économique exclusive au monde etc.), de nos approches maritimes et des grands axes commerciaux, la surveillance des flux migratoires ou encore la lutte contre la prolifération des armes de destruction massives (NRBC) ne sont que quelques uns des enjeux auxquels le pays est confronté.

Or que constate-t-on ? Le nouveau Livre blanc vient d’être publié et consacre le déclassement stratégique de la France. Il ne s’agit pas de verser dans la « déclinologie » mais d’analyser les faits.
Selon le Sénat, l’effort de défense français est passé de 5,44% du PIB en 1960 à 3,5% en 1969 (ces chiffres très élevés sont à  lire à l’aune de la construction de la force de frappe nucléaire française qui nécessita des budgets proprement colossaux), puis 2,97% en 1982, 1,61% en 2002 et enfin 1,75% en 2010.
Notons que du point de vue de l’OTAN, la défense d’un pays ne saurait être crédible en dessous du minimum de 2% du PIB consacré à la Défense.
La France y consacrera désormais (si la Loi de programmation militaire est respectée…) 1,3% du PIB.

Le précédent Livre blanc avait prévu la suppression de 55 000 postes de 2008 à 2015. Il faudra dorénavant en supprimer 24 000 de plus d’ici 2019. Concrètement l’Armée de terre perd par exemple une brigade entière. L’objectif d’être capable de déployer 30 000 hommes pour 6 mois est abandonné (il était de toute manière irréaliste) : dans le meilleur des cas, en cas de (très) gros coup dur, l’Armée française pourra déployer 15 000 hommes. On rappellera à titre de comparaison que la British Army avait déployé 45 000 soldats pour l’opération Iraqi Freedom en 2003.
D’un point de vue matériel, le grand programme Scorpion de modernisation de l’armée de terre est annulé (les soldats se débrouilleront avec leurs VAB et autres engins à bout de souffle et non protégés), une partie des Leclerc est mise sous cocon (moins de 200 engins en ligne dorénavant), l’Armée de l’air perd 25% de ses avions de combat et une partie des commandes de Rafale est annulée ouvrant la voie au prolongement de matériels anciens, la Marine perd un tiers de ses nouvelles frégates dont elle a tant besoin (ce qui la laissera avec uniquement 10 frégates de premier rang pour protéger le groupe aéronaval, protéger les sous-marins sortant de Brest et assurer le large éventail des missions de la Royale : la tâche est impossible, il faudra choisir).

Seuls les moyens de renseignement sont préservés, ainsi que les forces spéciales, nouveau « totem » du monde politico-médiatique voyant en elles l’outil miracle pour régler, à moindre coût, tous les problèmes. C’est ne rien comprendre à l’esprit et au fonctionnement même de ces unités (très) légères, faites pour l’infiltration et les opérations-éclair.

La France fait donc des choix†: la Méditerranée et les approches atlantiques sont nos nouveaux horizons, notre pays choisissant, à l’image du reste de l’Europe, de laisser le monde aux autres. (Etats-Unis, Russie, Chine, Inde, Brésil, Japon, Corée du Sud etc.)

Face à ce monde qui s’arme avec une vitesse et une ampleur inégalée dans l’Histoire, face à une Europe prisonnière des égoïsmes nationaux, face à une Angleterre qui a littéralement opéré un suicide stratégique par l’entremise des SDR (Security and Defense Review : abandon de l’aéronavale, abandon de la patrouille maritime, dissolution de pans entiers de la British Army) et qui a donné par défaut la première place à l’Armée française, face au désengagement américain, la France choisit de baisser la garde.

Cela sans compter l’impact inévitable sur la Base industrielle et technologique de défense (BITD) qui emploie 150 000 personnes en France (il s’agit uniquement ici des emplois directs) et qui représente l’un des derniers pans compétitifs, exportateurs et à haute valeur ajoutée de notre économie.

Enfin, les rédacteurs du Livre blanc auront beau jeu de dire qu’ils ont sauvé l’essentiel en rognant systématiquement, mais en ne coupant rien. Pour reprendre une expression à la mode dans les milieux de la Défense, l’Armée française est en train de devenir une armée d’échantillons (ce qui n’empêche pas des pertes conséquentes de savoir-faire).
Présente presque partout, la France ne sera bientôt plus visible nulle part car lorsque l’on est devenu insignifiant on n’est plus invité à la table des Grands.

Le mot de la fin ira au document lui-même: le Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale. Ce titre pompeux inauguré par la droite (qui ne peut se targuer d’un bilan qu’à peine plus reluisant que celui de la gauche) cache en réalité une absence criante de réflexion : tout lecteur se trouvera non pas face à une authentique Stratégie Nationale tournée vers l’atteinte de buts dûment justifiés. Non, il aura sous les yeux l’équivalent d’un manuel de géopolitique, ni mauvais ni brillant, mais dont la rhétorique médiocre n’arrive pas à cacher le paradoxe fondamental d’une France qui baisse la garde dans un monde sans cesse plus incertain.

Certains, caractérisés par un mauvais esprit tout à fait condamnable, diront qu’il est plus facile de couper le budget de la Défense que d’engager les réformes structurelles dont notre pays a tant besoin. Bien évidemment nous ne pouvons que nous élever devant une telle idée, qui mettrait presque en cause le courage et l’intelligence des gouvernants français.

Valmy

Le livre par lequel le scandale arrive.

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