Kosovo. Un drame oublié… Au coeur de l’Europe.

(La bataille de Kosovo, 28 juin 1389, jour fondateur pour la Serbie historique)

Notre ami Pierre Jovanovic signe, ici, un deuxième brillant article de géopolitique. A lire et à partager.

Le célèbre écrivain Vladimir Volkoff avait pris la décision de porter le deuil à chaque 24 mars. Pour cet homme, né aux carrefours de la culture russe et française, expert de géopolitique et chantre de l’âme slave, ce jour était marqué à jamais par le début des bombardements de l’OTAN sur la Serbie, lors de la guerre du Kosovo de 1999.

Ce conflit était l’épisode récent le plus tragique d’une histoire tourmentée et complexe. Elle est mal connue des Français, qui ont encore en mémoire le schéma binaire médiatique, dépeignant un camp comme celui des agresseurs et l’autre comme celui des opprimés. Commençons par préciser que les Serbes sont de la trempe des peuples bouillonnants et farouchement identitaires. Ils ont fait leur depuis longtemps le mot de Balzac : « Il faut toujours bien faire ce qu’on fait, même si c’est une folie ». Le 27 mars 1941, le peuple de Belgrade avait salué le putsch militaire qui avait renversé le régent Paul, coupable d’avoir signé trois jours plus tôt le Pacte tripartite avec l’Allemagne honnie. Les foules chantaient La Marseillaise, par solidarité avec la France vaincue, et scandaient « Plutôt la mort que le Pacte ! », le clergé orthodoxe en tête. « Si nous devons mourir, mourons pour la liberté » lança le Patriarche Gabriel, qui fut déporté à Dachau pendant l’occupation. Cette ivresse collective était typiquement serbe. Le 6 avril, jour de Pâques, la Luftwaffe déversait un tapis de bombes sur Belgrade, et la Yougoslavie disparaissait dans la Seconde guerre mondiale.

La conscience historique de la nation serbe fut définie par le christianisme orthodoxe : en 1219, la fondation de l’Eglise de Serbie coïncide avec l’avènement du premier roi serbe. Saint Sava ayant établi le Patriarcat orthodoxe à Pec, au Kosovo, cette province est perçue comme le berceau national serbe. Après la bataille du Champs des Merles en 1389, la Serbie et les Balkans passèrent pour plusieurs siècles sous le contrôle turc. Suite à la conversion des Albanais à l’islam, ceux-ci furent encouragés par les Ottomans à s’installer progressivement au Kosovo voisin. La création du royaume de Yougoslavie en 1918 confirma la souveraineté serbe sur un territoire où résidait désormais une très forte population albanaise, qui se rallia aux Allemands lors de la Seconde guerre mondiale. Après 1945, le régime communiste du maréchal Tito chercha à ménager les Kosovars albanais, et leur accorda une large autonomie administrative. Parallèlement, la démographie joua en la défaveur des Serbes locaux, et donna des ailes au séparatisme albanais.

La province demeura sous le contrôle de la Serbie jusqu’en 1999, lorsque l’Armée de libération du Kosovo (UCK) déclencha une insurrection. L’UCK était financée par la diaspora albanaise, les réseaux islamistes  – qui envoyèrent des combattants au Kosovo – puis directement par la CIA. Les Etats-Unis virent en effet dans le Kosovo la triple opportunité de cajoler l’opinion musulmane mondiale, de refouler la sphère d’influence slave-orthodoxe favorable à la Russie, et de semer la division sur le continent européen. Une coalition internationale se rassembla au nom du droit d’ingérence, pour stopper les barbares serbes dans leur entreprise de génocide envers les Albanais : à bien des égards, cette désinformation savamment orchestrée préfigurait la doctrine Bush et l’opération irakienne de 2003, déclenchée au nom des mythiques « armes de destruction massive ».

Après une guerre-éclair, le Kosovo fut occupé par les forces de l’OTAN, c’est-à-dire livré aux guérilléros de l’UCK, qui s’empressèrent de purger le territoire des non-Albanais, Serbes et Roms. En 2004, une vague d’émeutes cibla les églises et monastères orthodoxes sous le regard impuissant ou complice des militaires occidentaux, poussant les derniers Serbes à se réfugier autour de l’enclave de Mitrovica. Le 17 février 2008, les Kosovars albanais proclamèrent l’indépendance d’un Etat non-viable, dépourvu de structures institutionnelles, en proie à la criminalité et aux trafics, notamment la drogue et la prostitution. Une économie souterraine largement contrôlée par les anciens cadres de l’UCK. L’affaire de la « chambre jaune », clinique albanaise où des organes furent prélevés sur des prisonniers serbes de l’UCK, puis vendus en Allemagne, n’est qu’un aspect hideux de la nature mafieuse du régime kosovar.

Moscou, grand frère orthodoxe de la Serbie, riposta et adressa un avertissement sans frais aux Occidentaux, en créant dès l’été suivant deux Etats fantoches parrainés par l’armée russe dans le Caucase, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Mais les autorités de Belgrade voulaient rentrer dans le rang. L’adhésion à l’Union européenne, synonyme de prospérité et de stabilité, leur paraissait la seule issue possible après des années d’isolement international.

Deux pays freinaient pour l’adhésion de la Serbie: l’Allemagne (et derrière elle, les Etats-Unis), qui demandait que la Serbie reconnaisse l’indépendance du Kosovo, et les Pays-Bas, qui voulaient que la Serbie prenne sur elle toute la responsabilité du massacre de Srebrenica, en Bosnie, en 1995. En effet, les Casques-Bleus chargés de défendre la ville à l’époque étaient des Néerlandais. Quant à la France, alliée historique des Serbes pendant la guerre de 1914-1918, elle s’était ralliée depuis longtemps aux panaches américain et bruxellois. Après les bombardements de l’OTAN de 1999, la statue érigée pour la France dans le parc de Kalemegdan, à Belgrade, fut drapée de noir. Mais les Serbes ne touchèrent pas à son inscription : « Aimons la France comme elle nous a aimés ».

Le Premier ministre serbe Ivica Dacic, dans une tentative désespérée d’échapper au chantage européen, passa à Paris au début du mois d’avril de cette année pour convaincre les Français d’aider son pays. « Ils veulent nous amener un wagon pour signer la capitulation ! » leur a-t-il dit, croyant ranimer des souvenirs communs. Mais que pouvait-il attendre de dirigeants amnésiques ?

Le bras de fer qui a eu lieu ce mois-ci à Bruxelles était donc le suivant : les Serbes devaient reconnaître l’indépendance du Kosovo en signant un accord officiel avec les autorités kosovares albanaises. Cela supposait d’abandonner la minorité serbe recluse à Mitrovica. En contrepartie, le processus d’adhésion était ouvert. Les Serbes partaient battus d’avance, et enivrés par les promesses de redressement économique grâce à l’entrée dans l’Union. Le Patriarche de Belgrade, Mgr Irénée, écrivit une lettre ouverte aux dirigeants serbes. Il faut longuement la citer, tant elle met en perspective le rôle de garant de l’âme serbe joué par l’Eglise orthodoxe :

 « De par sa nature conciliaire, l’Église n’est pas opposée à l’unification européenne des peuples et des États, ni à l’idée de processus d’union encore plus larges. Au demeurant, c’est l’Église qui, historiquement, a conçu et détient le concept d’unité de toute l’humanité et de toute la création Divine dans le Christ. Mais ici, il ne s’agit pas de cela. On exige maintenant de la Serbie, par un ultimatum, de renoncer de facto au Kosovo, à la source de notre existence ecclésiale, nationale et étatique, et à l’abandon du reste du peuple serbe qui y subsiste, le laissant à la merci de ceux qui ont précédemment tué ou expulsé sa plus grande partie…

Nous sommes convaincus qu’aucun gouvernement serbe, dont l’actuel, n’a ni le droit, ni le mandat, pour accepter les conditions qui ne sont imposées à aucun autre État candidat pour devenir membre de l’Union Européenne. Le « ticket d’entrée » est trop cher. La Serbie ne saurait accepter de payer d’avance un tel prix pour une marchandise qui, en définitive, ne lui sera peut-être jamais livrée. Elle ne l’a jamais fait dans son histoire, malgré la potion amère qu’elle a dû boire pour cette raison à travers les siècles…

Néanmoins, l’espérance ne meurt jamais. Lorsque se dissiperont les nuages, le soleil brillera. Demain, notre Église célébrera le dimanche de la vénération de la Croix, et bientôt, ce sera la fête de la Résurrection. »

Le Patriarche n’a pas été entendu. Le 19 avril dernier, les Serbes signaient l’accord reconnaissant implicitement l’indépendance du Kosovo, annulant d’un même mouvement des siècles d’Histoire, et la fiche technique qu’un étudiant de Sciences Po, petit-fils d’un réfugié de Belgrade ayant fui le communisme, préparait sur le sujet. Il avait parié sur une ultime résistance serbe… Malgré les mensonges qu’il avait entendu à Belgrade de la bouche de diplomates européens, au fond de son cœur veillait un petit espoir, une étincelle d’espérance.

C’est une illusion de se persuader que les nations sont immortelles. Une nation est un acte de volonté, un chemin à toujours tracer, un héritage à faire fructifier. Si on laisse le champ à l’abandon, il dépérit. Mais il arrive que les nations passent d’un état de léthargie à un réveil salutaire. Alors que la Serbie baissait la garde et acceptait de monnayer son identité, un peuple que l’on n’attendait pas se distingua par sa résistance inattendue, et étonna le monde.

Le 24 mars 2013, un million de personnes se rassembla à Paris pour défendre une idée de l’homme, de la société, et s’opposer à la loi changeant le sens du mariage. La France, Belle au bois dormant assoupie et inactive, révéla ses immenses ressources, humaines, intellectuelles et spirituelles. Vladimir Volkoff aurait aimé ce jour-là.

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