Souci de justice, pour une union nationale

( La justice et la paix. Jacopo Palma le jeune. 1544-1628)

Les derniers mois ont donnés naissance, chez les opposants à l’ouverture du mariage aux couples homosexuels, à un douloureux sentiment d’injustice… Justifié. On ne compte plus les vexations dont ils ont été victime, dignes d’une dictature bananière.

Leur désir est grand, maintenant que le fusil a été décroché de la cheminée, de ne plus l’y remettre avant d’avoir vaincu. Ils ne vaincront sans doute pas sur le projet de loi, sauf miracle. Celui-ci sera certainement promulgué, à moins d’un coup de théâtre du Conseil constitutionnel. Prévoyant d’ailleurs un avis conforme des Sages, le ministère de la justice a déjà préparé toutes les instructions nécessaires à la mise en oeuvre rapide du projet. Ils vaincront peut-être, en revanche, sur le combat de long terme, pour changer le coeur des hommes. Mais c’est un combat exigeant, on en a déjà dégagé certains jalons.

Un élément essentiel est celui du rétablissement de l’union nationale, c’est à dire la capacité à demeurer frères de la même nation en dépit des luttes. La France, depuis la Révolution, a, plus qu’aucune autre nation, ébréché ce sentiment d’union, en lui préférant la division partisane qui conduisit même certaines gens à souhaiter la défaite de leur patrie pour faire avancer leurs propres idées, à l’image des républicains de septembre 1870 ou des collaborationnistes de 1940, ou les communistes des guerres d’Indochine et d’Algérie.

Pour faire renaître ce sentiment d’unité, il convient d’abord de pratiquer soi-même un souci de justice qui soit général, et non pas circonscrit à son propre camp.

Les récents événements ont fait prendre conscience à toute une frange de la population, peu habituée au combat politique, à la militance, ou à l’art délicat de l’agitation, que l’Etat pouvait mentir, user de la calomnie, de la falsification, du mépris, pour parvenir à ses fins, n’hésitant pas à raboter les chiffres, à tronquer les discours, à falsifier les images, à refuser d’entendre.

Mais cette méthode, si elle a pris, avec la manif pour tous, des proportions peu communes, est un usage fréquent de la République, depuis des années, indépendamment des majorités politiques et de la nature des combats menés par les oppositions.

Le mensonge sur les chiffres des manifestations, les vexations à l’adresse des militants pour limiter au maximum leur capacité de rassemblement (comme le fait de verbaliser, dans tout Paris, un porteur d’un insigne de la manif pour tous ;  sweat-shirt, drapeau, autocollant, etc) , l’absence d’écoute des opposants dans les commissions parlementaires sont monnaie courante.

On a vu M. Alain Juppé, en 1997, expliquer aux parents, lors d’une allocution télévisée, qu’il fallait maintenant discuter entre adultes des réformes à venir, et que les manifestations de jeunes étaient certes sympathiques, mais inutiles. « Ils manifestent. C’est de leur âge », disait-il. On a vu en 1999, lors du débat sur le PACS, le gouvernement Jospin pratiquer le même autisme et refuser d’entendre les opposants, poussant au mensonge en annonçant bien sûr qu’il n’y aurait pas de nouvelles lois sur la question après le PACS. En 2003, lors du débat national sur les retraites, ce fut la même absence de concertation entre le gouvernement et les syndicats, la même négation des chiffres des rassemblements. Une véritable apothéose fut atteinte avec les manifestations de 2005 contre le CPE, où un cortège ininterrompu et compact de La Bastille à la République comptait moins de 100 000 manifestants…

Certes, l’injustice fait mal au coeur aujourd’hui, car la mobilisation est sans précédent dans les deux dernières décennies. 700 000 pétitions manuscrites, des centaines de milliers de manifestants, des mobilisations ininterrompues en province, etc.

Mais il faut bien se garder de pratiquer l’indignation sélective, elle ne fait qu’aviver les blessures de l’autre camp.

En effet, lorsque les manifestants syndicalistes étaient bafoués dans les précédentes années, on ne voyait pas s’exprimer les Français proches de l’ancienne majorité parlementaire, si ce n’est pour se gausser de ces vieux ringards hostiles à toute réforme et enquiquinant une fois de plus le pays par le blocage des infrastructures de transports.

Aujourd’hui, ce sont les partisans du mariage homosexuel qui traitent par l’indifférence et le mépris les manifestants hostiles au projet de loi.

Cette indifférence pour les malheurs ou les déconvenues du camp d’en face illustre deux vices :

– L’égoïsme total qui conduit à ne s’intéresser qu’à la défense de ses intérêts particuliers sans souci de la dignité de son concitoyen et de ses propres intérêts.

– Une courte vue, qui amène à ne pas voir que les méthodes utilisées contre l’autre pourraient bien l’être contre nous.

Ce double vice a également deux conséquences :

– L’affaissement de la solidarité nationale dans le souci de justice.

– L’ouverture d’une possibilité terrible pour l’Etat ; tout lui est permis, car il aura toujours une moitié de France de son côté pour cogner sur l’autre.

Une immense force morale des opposants au projet de loi, du moins parmi ceux qui sont bien décidés à ne pas abandonner le combat et à changer la vie des Français, serait de faire leurs ce souci de justice qui consiste à ne pas tolérer les mensonges ou le mépris à l’adresse de l’adversaire. Ce souci aurait la double vertu de :

– Retisser l’unité nationale en tendant la main aux différentes factions pour que chacun puisse recevoir un traitement digne dans l’expression de ses idées.

– Mettre au sol le système du mensonge d’Etat pratiqué depuis si longtemps avec les moyens de la fonction publique, qui mériterait pourtant mieux, elle qui se dévoue pour le bien commun.

Retisser l’unité nationale est une urgence d’autant plus criante que notre pays traverse une crise morale, politique, économique et sociale qui, à force de venir, est désormais bien là et ne fera que s’amplifier.

En juin 1940, plus de 5 millions de Français, sur une population de 40 millions, furent jetés sur les routes de l’exode. Partout ou presque, ils trouvèrent un lit, une grange, une assiette de soupe dans une ferme, une maison bourgeoise ou un couvent. Bien sûr, il y eut des salauds et des pillards. Mais dans la douleur, la solidarité nationale fut au rendez-vous. Cela serait-il toujours possible aujourd’hui ? Espérons ! Pour s’en assurer, il faut déjà rétablir la solidarité dans la justice et la vérité.

Cela signifie-t-il qu’il faut tout laisser passer, tout laisser faire ? Certes non ! Un opposant politique peut être dans l’erreur. Un combat peut être mauvais. Il faut savoir défendre la vérité et le bien commun. Mais cela ne peut pas se faire au prix de l’abandon, justement, de la vérité et de la justice, ni au prix de l’effacement de toute solidarité nationale.

On est même porté à croire que si les débats politiques étaient menés avec plus de sincérité et d’esprit d’écoute, la hargne des militants, les procédés déloyaux de tel parti ou tel syndicat, en seraient désarmés.

Le discours larmoyant du MRAP d’un côté, et du Front national d’un autre, auraient-ils le même poids et la même charge de haine si les vrais chiffres de l’immigration étaient publiés, expliqués et commentés, avec toutes leurs conséquences ?

La lutte contre la réforme des retraites aurait-elle été si douloureuse en 2010 si les centrales syndicales avaient été vraiment écoutées à Matignon et si les Français avaient vraiment été tenus au courant de la réalité comptable des caisses de retraite et des perspectives démographiques qui condamnent ce système ?

L’opposition au mariage homosexuel aurait-elle été si virulente si, dès le commencement, les dignitaires religieux avaient été reçus avec un véritable souci d’écoute par la commission de l’Assemblée, si les 700 000 pétitions envoyées au CESE avaient fait l’objet d’une réception positive, si les chiffres des manifestations n’avaient pas été manipulés, si la Manif pour tous avait été reçue au Sénat par la commission, en tant que représentante majeure de l’opposition au projet ?

L’unité nationale ne serait pas qu’un vain mot, et le débat politique serait plus véritablement orienté vers le bien commun, si cette délicatesse dans le dialogue et la transparence était authentiquement pratiquée. C’est dans cette vérité que réside la véritable Realpolitik, qui consiste à privilégier le socle de valeurs qui soutient l’édifice entier : unité nationale, solidarité entre les citoyens par-delà les courants politiques, transparence de l’information, pour une meilleure efficacité de l’action gouvernementale, débarrassée de son appareil de mensonge.

Cette mission est celle de la classe politique et de la presse. La réception de cette mission est l’affaire de tous les citoyens. Il y a là un authentique défi à relever pour tous ceux qui veulent défendre le bien commun en France et dialoguer dans l’unique but de la recherche de la vérité qui rend libre.

Bien sûr, le débat politique et les oppositions resteront, de même que les incompréhensions. Mais l’essentiel sera sauf.

Sans doute y a-t-il un coup de balai à donner parmi des gouvernants incités à mentir pour conserver leur siège. Peut-être faut-il tout simplement remettre en cause des institutions qui incitent au mensonge pour conserver sa place. Mais aussi doit-on remettre en cause les mentalités de ces hommes prêts à toutes les duperies pour arriver à leurs fins et conserver leur once de pouvoir. Une fois de plus il faut changer les coeurs.

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2 réflexions sur “Souci de justice, pour une union nationale

  1. L’unité nationale est-elle possible dans une démocratie, en tout cas en tant de paix (mais les démocraties en sont-elles en temps de guerre…) ? Ne faut-il pas nécessairement un chef pour incarner l’unité ?

  2. La France est en effet un mauvais exemple, mais la Suisse et les Etats-Unis sont deux Etats très différents l’un de l’autre, deux démocraties très avancées, et de fait deux pays où l’union nationale ne peut être contestée. Justement, ces deux Etats se caractérisent par un effacement de l’esprit de parti dans l’épreuve commune. On est américain avant d’être républicain ou démocrate. Ce qui n’empêche pas, par ailleurs, des combats politiques difficiles…

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