Fins dernières et nouvelle évangélisation

(Le jugement dernier, Gustave Doré, 1832-1883)

Les fins dernières ! C’est pour le lecteur moyen un mot étrange. Pour l’agnostique moderne ce terme prend les sonorités d’une langue exotique. Pour le croyant convaincu, cette expression sent bon son XIXe siècle.

Les fins dernières, c’est tout simplement le terme désignant les fins de l’homme, son entrée, après sa mort, au Ciel ou en Enfer, incluant, avant le Ciel, un passage par le Purgatoire. Ces trois notions sont, pour le chrétien, la fin qui justifie ses actions dans ce monde. Elles sont l’objectif d’une vie, préparer son ciel, adoucir son purgatoire, craindre et éviter l’enfer. Eviter l’enfer à cause des tourments perpétuels qu’il cause à ses citoyens, désirer le ciel pour y retrouver Dieu dans sa gloire et, participant de celle-ci, le chanter pour les siècles des siècles, sans jamais cesser d’intercéder pour les vivants, selon le cycle de la communion des saints, où les vivants en ce monde prient les uns pour les autres, prient pour leurs morts au purgatoire, et ceux du ciel prient pour les vivants en ce monde. C’est du moins ce qu’annonce depuis des siècles la foi catholique.

En effet, autant certains concepts, comme les limbes, correspondent à des traditions vénérables mais sur lesquelles l’Eglise ne s’est jamais prononcée avec le sceau du magistère infaillible, autant ceux-ci, ciel, enfer et purgatoire, sont réputés, par l’Eglise, comme étant des éléments constitutifs de sa foi.

Pour l’Eglise, toujours, on prépare son ciel sur la terre, dès ici bas. Qui va au ciel ou en enfer ? Pour cela, il est hasardeux de se prononcer car Dieu seul est juge. Une seule chose est sûre, là encore affirmée par la foi catholique ; à l’heure de la mort, rien de ce qui est étranger à Dieu ne peut comparaître devant lui. Autrement dit, nous nous présentons devant notre créateur débarrassés de toute corruption propre au péché originel et aux fautes de notre vie terrestre, engendrées par ce péché natif et par le mauvais usage de notre libre arbitre.

En un sens, ne parait devant Dieu que la mesure de nos perfections, ce qui est, selon l’Ecriture, à son image et sa ressemblance.

Bien rare sans doute sont les hommes qui n’ont pas une once d’amour ou de perfection en eux, aussi, on peut supposer que la plupart des hommes entrent dans la cour céleste.  Mais, la foi catholique enseigne qu’avant de participer au banquet des noces éternelles, il convient de se laver, de se purifier de toutes les souillures de jadis. Ce temps purificatoire correspond au feu du purgatoire, où l’âme de l’homme est déjà dans la joie de bientôt retrouver son divin maître, tout en étant atrocement peinée par le remord de ses fautes passées. C’est pur de toutes ces mauvaisetés que tôt ou tard, elle rentrera dans le Ciel.

L’enfer est le lieu où se jettent, et non pas où sont jetés, ceux qui sont morts dans un ultime reniement de Dieu, ceux qui sont morts sans la moindre once d’amour, sans repentir de leurs erreurs connues d’eux-mêmes. On dit bien qu’ils s’y jettent eux-mêmes car, paraissant devant leur Sauveur, éblouis par sa gloire, se retrouvant en vérité et sans possibilité de se mentir à eux-mêmes, ils se détournent de sa face, n’en étant éternellement plus dignes.

Pour autant, ceux qui rentrent dans le Ciel ne rentrent pas par leurs mérites propres, mais bien par l’effet de la miséricorde divine qui conduit leur divin maître à les accueillir en dépit du peu de vertus qu’ils apportent dans leur valise.

Ces éléments de foi catholique peuvent faire sourire le commun, et plus spécialement même l’intellectuel convaincu de « savoir ». Il faut bien mesurer cependant quelques faits historiques temporels avérés :

– Cette conception de l’au-delà a irrigué la pensée de l’homme chrétien pendant des siècles. Elle a structuré le sens réel de nombreuses oeuvres d’art, de monuments littéraires, de choix humains personnels, y compris des choix politiques lourds de conséquences, tout simplement dans la politique religieuse des souverains européens qui n’avait d’autre souci que ce salut personnel et commun des âmes. Encore aujourd’hui, cette conception est celle d’un certain nombre de chrétiens, catholiques, orthodoxes, anglicans, des églises orientales et de certaines églises protestantes.

Pourtant, l’enseignement de ces éléments de la foi catholique a nettement reculé, notamment dans les milieux catholiques et protestants où on peut dire qu’ils ont presque disparu de la prédication de très nombreux prêtres et évêques, ouvrant dans l’esprit de leurs fidèles un grand flou quant à la nature du ciel, une incrédulité quant à l’existence de l’enfer et l’ignorance même de celle du purgatoire. C’est un drame humain. Où sont nos chers disparus ? Bien peu songent à les placer encore dans l’un de ces trois lieux. Pourquoi se battre et pourquoi annoncer la bonne nouvelle de l’évangile, puisqu’il n’y a personne à sauver, nous irons tous au paradis, disait Polnareff qui savait de quoi il parlait.

C’est ce dernier point qui doit nous arrêter. Sans fins dernières, sans réflexion personnelle sur le sens de nos actions terrestres et leur motif, le chrétien est conduit à se dire « à quoi bon ? », il est poussé à se demander quel sens cela peut bien avoir. Il sait vaguement qu’il plait à Dieu. Mais pourquoi s’embêter puisque tout le monde sera sauvé. Il sait vaguement que Jésus ressuscité irrigue sa vie, notamment par l’Eucharistie, mais quand se feront donc les retrouvailles, si le ciel est vide ? En effet, ne plus parler du Ciel, de l’Enfer et du Purgatoire, cela revient presque à considérer ces lieux comme vides.

Cette situation correspond à une sorte d’affadissement. En effet, vidé d’une partie de sa substance spirituelle, le discours de l’Eglise se rapproche peu à peu de celui d’une oeuvre de bienfaisance. De nombreux évêques, de très nombreux prêtres, prêchent la radicalité de l’Evangile, ils obtiennent, d’ailleurs, du résultat, mais il manque quelque chose. Ce quelque chose, c’est le sens de l’action, ce pourquoi nous nous battons, ce qu’il y a à conquérir.

Tout cela, en somme, manque de sel. Ici, on touche, en guise d’envoi, au sens du titre donné tout à l’heure. Tout cela manque de sel, et c’est peut-être en partie pour cela que l’Eglise, si elle fait recette en Asie, en Afrique, en Amérique latine, ne convainc plus les Occidentaux, du moins que marginalement. Pourquoi l’Occidental repu de la facilité de cette vie ferait-il le sacrifice de ses dimanche matin, de son steak du vendredi soir, de la cohérence qu’il a plus ou moins donnée lui-même à sa vie, s’il n’y a d’autre but qu’une espèce de moralisme caramélisé à grands coups de « bisous d’amour, bisous de paix » ? L’homme occidental contemporain, avachi dans sa facilité n’est pas moins apte que ses ancêtres à l’héroïsme et au sacrifice ? Il n’y a pas plus de lâcheté chez lui que chez les Romains de la décadence. Mais pour le faire sortir de ses coussins profonds, encore faudrait-il lui promettre autre chose ? Il ne s’agit pas de faire lever les masses par un discours catastrophiste condamnant les récalcitrants  à l’enfer. Il s’agit de promettre aux masses le ciel, de leur montrer, de leur présenter ce à côté de quoi ils pourraient bien passer. Il s’agit de les placer en cohérence face à la fin ultime pour laquelle ils ont été jetés dans cette vallée de larme.

Autrement dit, il faut donner à nos contemporains une vraie joie, celle qui ne passe pas.

C’est sans doute dans la compréhension de cette partie la plus spirituelle du discours de l’Eglise que se trouve le souffle qui manque à la nouvelle évangélisation occidentale. Il n’est pas normal que si peu de prêtres et d’évêques travaillent à cette urgence appelée de leurs voeux par les trois précédents pontifes. La nouvelle évangélisation avancerait à pas de géants, dans le sanctuaire et sur le parvis des gentils, si l’immense masse des prêtres et des évêques d’Occident reprenait son bâton de pèlerin pour annoncer le Royaume, comme le firent ces grecs crasseux des premiers siècles qui, débarqués sur les côtes de Provence, allèrent annoncer la venue prochaine du Royaume, comme les crieurs de jadis couraient la rue pour prévenir de l’entrée du roi dans sa bonne ville.

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3 commentaires sur “Fins dernières et nouvelle évangélisation

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  1. Bravo, on en parle effectivement trop peu; et pourtant il s’agit d’éternité !
    Sur le Purgatoire, est-ce que tous les élus y passent ?
    A lire: Entretiens sur les fins dernières, du cardinal Journet.
    Veni Domine Jesu !

    1. Merci.
      Concernant le Purgatoire, j’ai posé la question, il y a quelques temps, à un prêtre. L’Eglise estime que seuls les martyrs, la Sainte Vierge, et les plus grands saints, ont pu éviter la case Purgatoire et sont entrés au Ciel sancto subito !Pour les autres, y compris des saints ou des bienheureux reconnus par l’Eglise, il y a eu un temps de Purgatoire, même très court.

  2. Merci. En posant cette question, je pensais au privilège sabbatin lié au port du scapulaire de Notre-Dame du Mont Carmel, selon une tradition vénérable honorée par les souverains pontifes. Ainsi, Saint Jean de la Croix qui est mort un samedi est allé illico presto au Ciel selon cette tradition.

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