Cahuzac ou la France et l’argent…

(Gobseck, la figure de l’usurier dans l’oeuvre de Balzac)

On aura tout vu et tout entendu dans cette affaire Cahuzac, qui n’a pas fini de nous étonner certainement. M. Cahuzac, après avoir pourfendu l’expatriation fiscale et la fraude, a finalement été pris la main dans le sac. Comme tant d’autres illustres corrompus, il a commencé par nier hautement son forfait; triste voleur à l’étalage… Mais, devant l’indéniable, il a avoué piteusement.

Des poursuites vont commencer contre lui. Et tout le monde y va de son couplet accusatoire. Ses amis l’abandonnent. Le Président de la République et le Premier ministre, dont on peut supposer très sérieusement qu’ils étaient au courant, soit directement, soit par des malveillances, et ce depuis des semaines, voire depuis le début, ont donné le « la », en jouant la surprise puis la condamnation d’autant plus grotesque que d’une violence démesurée. « Outrage à la République » a lancé le Président ! Mais c’est bien lui l’outrageux, qui méconnaît le sens des mots et ainsi les vide de leur force ! Le forfait de M. Cahuzac est un grave mensonge, mais est-ce un outrage ? Un outrage à la République, cela signifierait une trahison. Qui a-t-il trahi ? Le fisc ? Soit, mais dans ce cas notons que les faits remontent à 1992. Il y a prescription. La seule condamnation possible ne peut porter sur le transfert initial des fonds en Suisse, ou alors la France n’est plus un Etat de droits, mais sur d’éventuels transferts de la Suisse à la France, sans déclaration, depuis lors. Mais si M. Cahuzac n’utilise cet argent que pour ses séjours à l’étranger, sans jamais en rapatrier un centime en France, il n’y a là aucune faute.

Clairement, cette affaire est surtout le révélateur de maux français, et il conviendrait de regarder la poutre dans notre oeil avant de prétendre retirer la paille en Suisse ou à Singapour. En effet, d’une part, puisque les faits ne sont sans doute pas juridiquement condamnables, il faut se porter sur la fracture morale. C’est moralement qu’on reproche à M. Cahuzac d’avoir de l’argent à l’étranger. Mais est-ce répréhensible ? Cet argent a été acquis honnêtement. Du moins supposons-le. M. Cahuzac en dispose comme bon lui semble. Il y a, dans cette réaction bien française, une haine surtout, non pas de l’argent, mais de celui qui possède plus que le commun.

Dans notre patrie, on aime les riches que dans la mesure où ils ne se montrent pas. Ou bien, lorsque Madame Michu se pâme d’aise devant telle star, tel footballeur, tel auteur à succès, on feint d’ignorer que ces hommes vivent dans un luxe insolent. Le riche a bien compris d’ailleurs de quelle haine envieuse était frappée sa réussite ou son héritage bien géré. Aussi, terrible cassure sociale, il cultive l’entre-soi, la dissimulation de son train de vie, l’existence heureuse parce que cachée du monde. Les grands clubs du XIXe siècle existent toujours, mais plus personne ne les connait. Les rallyes mondains, les parties de chasse, les vieilles propriétés sont toujours là, quoiqu’un peu amoindries par  le temps, mais il n’y a plus de publicité, plus d’ouverture au monde. La haine du Gavroche misérabiliste et victorieux de l’après 1945 a conduit ces hommes à tout masquer, et de plus en plus depuis les trente dernières années.

C’est ici un premier mal, qui rend insupportable au commun la découverte de la richesse cachée de M. Cahuzac. Et encore, l’illusion est telle que l’on en vient à confondre aisance et richesse… Car à en croire un homme actuellement bien en vue, la détestable richesse commence à 4000 euros mensuels… A ce compte, il n’y a que des riches dans la haute fonction publique, les assemblées et les cabinets ministériels… sans parler de certains permanents de syndicats ouvriers…

Ce mal conduit au mensonge public. Il n’était pourtant pas impossible à M. Cahuzac d’avouer d’emblée son geste et soit de le regretter, soit de le justifier en dénonçant un deuxième mal français, qui explique ces expatriations. Il s’agit bien sûr de la sur-fiscalisation des foyers aisés.  Certes, l’impôt sur le revenu ne dépasse pas 45% de taux d’imposition. Mais il faut ajouter à cela les autres taxes, sur le patrimoine et sur les plus-values, la CSG, les impôts fonciers, les redevances diverses, etc. Ne rajoutons pas les cotisations sociales, qu’elles soient salariales ou patronales, car on s’apercevrait bien vite que tout revenu mensuel brut imposable l’est au moins à 50%, et peut l’être jusqu’à 80% sans souci… C’est peut-être cela, tout simplement, qui conduit certaines personnes à  expatrier une partie de leur patrimoine. Ces hommes veulent bien participer à la solidarité nationale, mais pas se faire confisquer le fruit de leur labeur, et on les comprend.

D’aucuns vitupéreront en dénonçant les hauts revenus. Et après ? Il y a là deux problèmes de justice différents. D’une part le haut revenu, que l’on peut juger injustifié et vouloir combattre . D’autre part, le taux d’imposition, qui revient à une confiscation pure et simple, en supposant que l’Etat gérera mieux que les particuliers l’argent acquis à la sueur de notre front.

Le niveau de la dette publique et la constance du déficit public depuis 1980 devraient pourtant incliner la République à plus d’humilité. L’origine privée des premiers fonds de secours, des premières associations charitables, des premiers fonds de retraites, des premiers logements sociaux, dès la première moitié du XIXe siècle, alors que les députés se faisaient tirer l’oreille pour protéger l’ouvrier, devrait par ailleurs pousser les hommes à plus de confiance en l’initiative privée. On le voit très bien aujourd’hui dans le monde anglo-saxon, qui  n’est pas fait que de requins sans foi ni loi. Et s’il a ses miséreux abandonnés de tous , regardons bien que nous avons les nôtres…

Alors avant de conspuer, cherchons à trouver la cause de la faute, et peut-être y aura-t-il une sévère auto-critique à s’appliquer.

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