Courrier des lecteurs

 

(Homme lisant une lettre, Pieter De Hooch, 1617-1684)

Encore une nouveauté pour le Bloc Notes, le début d’un courrier des lecteurs. Voici un extrait d’un message tout à fait intéressant, envoyé en privé à l’auteur du Bloc Notes, au sujet de son dernier article sur la manifestation de dimanche.

 » Mais le mariage pour tous, comme ce fut le cas de l’affaire Dreyfus, n’est-il pas le révélateur, voire le catalyseur, d’un enjeu bien plus profond ?
Quel point commun entre 1893, la Belle Époque, et 2013, le degré le plus bas jamais atteint dans l’étiage d’une crise, certes économique, mais pas seulement ?
Quel point commun entre la question de la modernité en ce temps et celle d’aujourd’hui ?
L’affaire Dreyfus ne déboucha finalement pas sur une crise nationale. La question actuelle le peut-elle ? « 

Une réponse à ces questions s’impose.

En effet, l’opposition au « mariage pour tous » est le révélateur d’un enjeu plus profond. Il y a l’enjeu de la préservation de l’institution familiale, ou plutôt de ce qu’il en reste. C’est le premier motif de mobilisation, le facteur d’unité de manifestants qui, sans cela, n’auraient sans doute pas tous grand chose à se dire, tant est grande leur diversité réelle en dépit d’une homogénéité de surface de « peuple de droite ». En effet, on retrouve dans le cortège des personnes de conditions, d’origine, d’idées et de foi différentes. Cependant, outre cette volonté de défendre la famille, on peut raisonnablement penser que la mobilisation a pris une telle ampleur par l’alimentation d’un sentiment de rejet général de la politique de l’actuel gouvernement, exacerbé par la crise économique. En ce sens, les manifestations actuelles, avec leurs motivations propres, réelles, sont aussi une facette de l’ébranlement de toute une société malade, qui n’en peut plus.

Une société malade qui n’en peut plus de la violence impunie, de l’hyper-pression fiscale, de l’impuissance de l’Etat doublée d’une intrusion de plus en plus grande de celui-ci dans la vie des hommes, de la fatalité de la crise, et enfin de voir des gouvernants ignorer la voix du peuple. Ces faits se mélangent, pèle-mêle, dans le coeur des hommes et explique la montée quasiment irrésistible de cette mobilisation qui ne s’arrêtera pas en si bon chemin, on peut le croire.

Sur le deuxième point, en effet, la comparaison avec l’Affaire Dreyfus trouve ses limites. En 1893, la France est tournée vers la revanche contre l’Allemagne, elle est sortie des crises et scandales de la décennie précédente. En somme les choses vont mieux. Tandis que 2013 est le point bas (mais peut-être peut-on descendre encore plus bas) d’une situation économique et sociale dégradée.

Cependant, quelques parallèles peuvent être établis, outre la division interne des familles. En 1893, la société française était traversée par un important conflit de société, entre l’Eglise et les républicains anticléricaux. Un climat de persécution s’était instauré, depuis une quinzaine d’années, contre l’institution ecclésiale, et entretenait une tension sociale très forte entre les différents camps français. A un degré moindre, l’exacerbation par le régime des partis et les idéologies, aujourd’hui, d’une division entre plusieurs France, celle des progressistes et des rétrogrades, celle des fonctionnaires fainéants et des entrepreneurs qui se lèvent tôt, celle des malheureuses victimes du capitalisme et des ignobles patrons, sont autant de chimères mensongères qui cependant blessent profondément le coeur des hommes et divisent les Français contre eux-mêmes. Les hommes politiques qui, en cherchant à se constituer une clientèle de fidèles, attisent ou créent ces divergences, sont les artisans d’une division sociale comparable à celle de 1893 et qui porte en germe des luttes fratricides.

Sur le troisième point, on peut dire qu’il n’y a pas, aujourd’hui, d’opposition à la modernité politique et sociétale. C’est d’ailleurs la grande faiblesse des opposants au projet de loi. Ils s’opposent à ce projet, mais adhèrent à tous les autres aspects de l’ultra modernité. Cette contradiction qui leur fait tolérer toutes les déviances de moeurs, tous les libéralismes, sauf celui-ci, est liée surtout à un conservatisme d’habitude et à l’absence totale de doctrine empirique pour proposer autre chose. La seule institution crédible à proposer une autre voie que cette modernité, un autre chemin, est l’Eglise. Mais si elle s’est révélée un corps moteur dans l’opposition au projet de loi, son discours est en réalité méconnu et encore moins vécu par la plupart des opposants. Un enjeu de taille, dans le cadre de cette opposition, serait, pour l’Eglise, de transformer l’essai, et de profiter de la mobilisation pour lancer des cercles de réflexions, des think-tanks, mais aussi des écoles de vie capables d’ouvrir une autre voie.

Ici, on peut rêver un peu, espérer beaucoup, mais il y a plus de chances que l’Eglise en France se contente de reprendre, après ce combat contre le projet de loi, son chemin comme si de rien n’était. Affaire à suivre cependant.

Enfin, sur la dernière question, toute réponse doit demeurer en suspend pour l’instant. En effet, il est toujours périlleux de jouer à « madame Irma ». On peut dire que les facteurs réunis laissent entrevoir une crise majeure, mais cela, par ailleurs correspond si peu aux habitudes des Français soulevés contre ce projet de loi, que le plus sage est d’attendre et d’observer la suite des événements généraux, tout en continuant de faire son devoir individuel.

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