Chypre, le dessous des cartes

(Les massacres de Chio, par Eugène Delacroix)

C’est une première, sans doute appelée à se renouveler, ce bloc-notes entame ici la publication d’un article de réflexion rédigé par un de ses fidèles lecteurs. Si l’aventure vous tente, n’hésitez pas. Il n’y a que deux exigences, être un esprit libre, avoir de l’élégance. Qu’on se le dise ! 

Après la Grèce, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne, un cinquième plan d’aide internationale du FMI au sein de la zone euro a été déclenché pour Chypre : en contrepartie d’un prêt de 10 milliards d’euros, l’Etat chypriote est sommé de réduire drastiquement son système bancaire, et d’instaurer une taxe de 10 % sur les dépôts supérieurs à 100 000 euros. Un premier plan d’aide, qui prévoyait une taxe sur les dépôts de la tranche inférieure, pénalisant ainsi les petits épargnants, avait été précédemment rejeté par le Parlement chypriote. La Banque centrale européenne avait alors riposté, en cessant d’alimenter en liquidités les banques chypriotes.

Derrière la bataille économique, qui pose question de la réalité des souverainetés nationales au sein de l’Union européenne, se joue également à Chypre une vaste lutte d’influence, principalement entre l’Occident et la Russie.

Carrefour méditerranéen, Chypre a été successivement grecque, romaine, byzantine, croisée, vénitienne. En 1571, les Ottomans envahirent l’île : comme dans les Balkans, une partie des paysans locaux, de souche grecque et orthodoxe, se convertirent à l’islam pour ne pas payer l’impôt réservé aux non-musulmans, et devinrent Turcs. Le reste de la population se cramponna à sa langue et à sa religion, ce qui acheva d’unir l’identité chypriote grecque avec l’Eglise orthodoxe, descendante de la communauté établie par les apôtres Paul et Barnabé.

En 1878, le Royaume-Uni à la recherche de points d’appui en Méditerranée obtint Chypre de l’Empire ottoman déclinant. Les Chypriotes grecs attendaient des nouveaux venus qu’ils les aident dans leur projet d’Enosis (« union »), né du nationalisme du XIXe siècle, et qui visait à la réunion de l’île à la Grèce. Mais en 1925, la Grande-Bretagne fit de Chypre une colonie à part entière, avec l’aide de la communauté turque. En 1955, l’Organisation nationale des combattants chypriotes (EOKA), encadrée par des officiers grecs et dirigée par l’archevêque orthodoxe Makarios III, entra en guérilla contre les Britanniques. En 1959, Londres et ses alliés chypriotes turcs négocièrent un compromis avec l’EOKA : l’indépendance de l’île contre un non-rattachement à la Grèce, une place faite aux Turcs et le maintien de bases militaires britanniques. De la colonisation britannique demeuraient donc les vastes bases militaires de Akrotiri et Dhekelia, qui représentent 10 % du territoire de l’île, et où l’on vit à l’heure anglaise, entre bière, golf et fish and chips.

Une fois au pouvoir en 1960, Makarios III se mit à dos les radicaux de l’EOKA, qui attendaient l’Enosis avec la Grèce, et, par ses velléités d’indépendance, les Britanniques et les Américains, qui l’appelaient le « Castro méditerranéen ». Pour lui nuire, ils appuyèrent la Turquie, dont les ambitions sur l’île commençaient à croître. Le 15 juillet 1974, un coup d’Etat piloté par Athènes, dans le but d’accomplir l’Enosis, déposa Makarios III. Profitant du désordre, la Turquie envahit le nord de Chypre dès le 20 juillet, avec 40 000 soldats, soutenus par 20 000 miliciens chypriotes turcs. Les Britanniques reçurent l’ordre du secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger de laisser les Turcs s’emparer de 40 % de l’île, jetant 200 000 Chypriotes grecs sur les routes.

Depuis ces évènements, une « ligne verte » (appelée « ligne Attila » par les généraux turcs) sépare une zone majoritairement grecque, et une zone turque ethniquement homogène, qui s’est proclamée République de Chypre-Nord. En 2004, un plan des Nations-Unies proposant une réunification de l’île dans un cadre confédéral a été accepté par la partie turque, mais rejeté par la partie grecque : celle-ci refuse en effet d’entériner l’invasion et l’occupation turques. Depuis 2010, les nationalistes turcs sont au pouvoir à Chypre-Nord, et refusent toute discussion avec les Grecs.

Entrée dans l’Union européenne en 2004 avec beaucoup d’espoirs, la République chypriote est déçue par la timidité de Bruxelles envers la Turquie, soutenue par Washington et Londres. Les Chypriotes grecs renouent donc avec la politique indépendante de Makarios III en tournant le dos à l’Occident, et en tissant des liens étroits avec la Russie. En 2008, l’arrivée au pouvoir de Dimitris Christofias, vieux militant communiste formé à Moscou, donne une impulsion à cette orientation.

Grâce à son appartenance à la zone euro, et à son statut de paradis fiscal toléré par l’OCDE, Chypre devient un débouché stratégique pour la Russie, qui y consacre 1/3 de ses investissements étrangers. Dans le sens inverse, Chypre figure parmi les dix premiers investisseurs en Russie. Pour comprendre la profondeur de ces nouveaux liens, il faut ajouter à cela l’afflux de ressortissants russes à Chypre, donc beaucoup adoptent la double-nationalité.

Chypre noue également des relations fructueuses avec Israël, avec la découverte à l’été 2010 de l’immense gisement de gaz Léviathan, situé dans les eaux israéliennes et chypriotes, qui donnerait aux deux Etats l’autonomie totale en matière énergétique. Pour Israël, Chypre a toujours été une zone de transit pour écouler ses biens vers les pays arabes, mais aussi un lieu de villégiature pour ses citoyens, qui sont nombreux à s’y marier civilement pour échapper aux règles du Rabbinat. Depuis la dégradation de ses relations avec la Turquie, l’Etat hébreu voit également dans Chypre un nouvel allié anti-turc en choix.

En proie à la crise économique, et forte de son alliance avec les Russes, Chypre négocie directement avec Moscou en 2011 un prêt à taux faible de 2,5 milliards d’euros, pour échapper à la politique d’austérité européenne qui n’est pas adaptée aux positions locales, comme en Grèce. Les Russes mettent dans la balance la possibilité de l’ouverture d’une base navale, pour remplacer celle de Tartous en Syrie, voire celle de Sébastopol en Crimée. Aussitôt, Washington, Londres et Bruxelles s’alarment : les Russes ne doivent pas avoir accès à la Méditerranée ! Les Américains craignent également que Moscou ne se serve de Chypre pour accentuer son aide militaire à la Syrie et à l’Iran mais aussi à l’Inde et à la Chine. La machine européenne commence alors à s’ébranler : la « Troïka » FMI-Banque centrale européenne-Commission européenne ordonne des mesures draconiennes pour punir Chypre, à la fois pour son économie, mafieuse et souterraine, et à la fois pour son alliance stratégique avec la Russie. Celle-ci est la première visée dans les taxes sur les dépôts bancaires à Chypre, via ses avoirs sur l’île qu’on estime à 31 milliards d’euros.

Dans un deuxième temps, les Etats-Unis et l’Union européenne travaillent au changement de gouvernement à Chypre, en soutenant Nicos Anastasiades, représentant de la droite libérale, formé à Londres. Sa victoire à l’élection présidentielle de février 2013 est une victoire du camp européen, qui est, chose rare, saluée par les deux grands partis de gauche et de droite qui se partagent le Parlement de l’Union. Il ne restait plus qu’à achever d’imposer le plan d’aide, dont la dureté des conditions a scandalisé Anastasiades lui-même, qui ne s’attendait pas à un tel « racket ». Après avoir menacé de démissionner dimanche dernier à Bruxelles, devant les bailleurs de fonds internationaux, le président chypriote a fini par rentrer dans le rang, malgré les pressions russes lui faisant miroiter un prêt plus important que celui proposé en 2011.

A cette annonce, les Chypriotes sont descendus massivement dans les rues pour crier leur dégoût et leur fierté nationale, soutenus par la puissante Eglise orthodoxe. Celle-ci a en effet noté que, dans les bagages  du camp pro-européen au pouvoir, la seconde priorité après les négociations avec la Troïka, était… la légalisation des unions civiles entre couples de même sexe.

Depuis la Gay Pride de Belgrade imposée par l’Union européenne à la Serbie en 2010, le monde orthodoxe voit dans Bruxelles le cheval de Troie du militantisme LGBT. Il n’en fallait pas plus pour que le désamour du pays d’Aphrodite envers l’Occident soit consommé.

Pierre Jovanovic

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