Election de François. Un pontificat de combat

Pape François Ier

(Le pape nouvellement élu saluant la foule au balcon de Saint-Pierre, mercredi 14 mars 2013)

Il a choisi de s’appeler François, et non François Ier. La presse francophone a tout de suite émis un parallèle avec notre Valois et supposé que ce renoncement au numéro était destiné à éviter la confusion ou les plaisanteries de mauvais goût. La salle de presse du Vatican a laconiquement expliqué qu’il n’était point besoin de donner un numéro au prénom pontifical puisqu’il est le premier. Mais il y a sans doute une autre explication, plus en rapport avec l’état d’esprit que le nouveau pontife souhaite imprimer à son règne : Il a choisi de s’appeler simplement François, comme on pouvait dire Frère François, ou Frère Dominique, pour saint François d’Assise et saint Dominique.  Il a souhaité porter jusque dans la façon de se faire nommer le signe de l’humilité du frère mendiant, du missionnaire itinérant dépouillé de tout l’appareil du souverain pontificat.

François, en effet, poursuit la démarche entamée par Benoît XVI il y a quelques semaines, d’éloignement avec la nature profondément monarchique du pouvoir pontifical. Au soir de son élection, il s’est présenté à son peuple comme le nouvel évêque de Rome, mais à aucun moment comme le nouveau pape.  Il n’a même revêtu son étole qu’au dernier moment, et pour un très court instant. Devant les journalistes réunis dans la salle Paul VI, celle des audiences publiques, il s’est présenté comme pape, mais a bien noté que c’était l’évêque de Rome qui avait choisi le nom de François, en allusion, justement, à Frère François. De même, la veille, pour sa première messe à la chapelle Sixtine, devant les cardinaux, on ne l’a pas vu donner son homélie depuis son siège pontifical, mais à l’ambon, comme l’aurait fait n’importe quel évêque, comme n’importe quel prêtre. Ce jour-là, il n’était pas le souverain, il était un « primus inter pares« , et il faut bien insister sur le « inter pares« . Ce dépouillement que le nouveau pontife semble vouloir apporter à sa charge, cette réduction au rang de premier évêque de la chrétienté, mais rien de plus, il est encore trop tôt pour en mesurer les fruits et la longévité. Cependant, on peut l’interpréter dans un sens historique large en notant son caractère inédit.

Jusqu’à présent et depuis le temps de saint Pierre, la papauté avait suivi, bon an mal an et en dépit des ornières, une progression vers une nature de plus en plus monarchique, renforçant la constitution hiérarchique et « royale » de l’Eglise. Cette progression fut sans cesse constante jusqu’au pontificat de Paul VI. Ce n’est qu’à partir de celui de Jean-Paul II que, peu à peu, les apparences pour ainsi dire « royales » du pouvoir du pape, s’amenuisèrent au profit d’une figure de plus grande proximité. Il va sans dire que François a marqué, en quelques jours, de grandes enjambées. Cela n’est pas sans inquiéter si l’on reste dans l’optique d’une Eglise jetée dans le monde. En effet, considérant les dissonances entre les différents épiscopats, les remous hors de l’Eglise mais aussi dans son sein, on est légitimement effrayé à l’idée que la barre puisse être tenue d’une main moins ferme au coeur de la tempête.

On peut être aussi inquiet de voir l’oeuvre dite « restaurationniste » de Benoît XVI, notamment en matière de liturgie, laissée en plan. Mais là encore, peut-être François nous surprendra-il.

Cependant, il convient de ne pas oublier que le vrai maître de l’Eglise est le Christ. Le pape n’est que son vicaire. En poursuivant la comparaison monarchique, on peut dire que le pape exerce une lieutenance générale du royaume terrestre en l’attente du retour du Divin maître. Le recul progressif, depuis quelques décennies, du caractère monarchique de la papauté, peut laisser penser que peut-être, les temps approchent, de ce retour… Evidemment, il faut se garder de tout prophétisme de bazar. Rappelons-nous toujours que « nul ne connait ni le jour, ni l’heure, pas même le Fils, seul le Père qui est dans les cieux ». De même, méditons que le temps de Dieu n’est pas le nôtre. Le retour du Divin maître peut intervenir demain, ou dans mille ans. Ce qu’il faut noter, si nous croyons vraiment que l’Esprit Saint inspire les décisions de l’Eglise, c’est que ce changement de tournure, depuis quelques décennies, n’est pas anodin, et qu’en général, un régent ne s’efface que pour laisser la place à son maître légitime.

Parlons du Christ, d’ailleurs, à l’aune du pape François. « Confesser » le Christ est au coeur de ses premiers discours publics et notamment de son homélie aux cardinaux. C’est ici que l’on rentre au coeur du combat. Ce pape issu de la Compagnie de Jésus, ordre missionnaire, s’est d’abord déchargé du poids de l’or, comme un lutteur quitte son peignoir pour entrer sur le ring, puis il a frappé le premier coup, devant ces princes de l’Eglise au courage parfois inégal. Il a frappé ? Non, il a martelé que quiconque ne confesse pas le nom du Christ, confesse le nom du diable. Il n’est pas fréquent qu’un ecclésiastique parle nommément du diable. Que le cornu face l’objet de la première homélie du pape est un signe fort de l’orientation qu’il va donner à son combat. Un combat pour la foi.

A ce titre, les journalistes émus aux larmes de la modernité de ce pape jésuite vont devoir vite déchanter. Faire son premier sermon sur la foi, quand on est dans l’année de la foi, voulue par Benoît XVI, c’est se placer plus en continuité qu’en rupture. L’opposition du pontife actuel par rapport au gouvernement argentin sur les sujets de société et de moral laissent d’ailleurs envisager un souverain aux paroles de fer pour défendre ce qu’il a appelé devant les journalistes vendredi dernier « La Vérité, la Bonté, la Beauté ».

C’est ici qu’il y aura combat. Il y aura combat car ce pape ne laissera rien passer. Parce qu’il l’a annoncé lui-même, il veut et souhaite une Eglise pauvre pour les pauvres, c’est à dire une Eglise militante, dépouillée de tout embourgeoisement. Il a également demandé aux cardinaux de parler aux marges de l’Eglise. C’est ici le jésuite qui professe sa façon de voir. Benoît XVI, ancien évêque diocésain, homme de la curie, voyait l’effritement du catholicisme européen et faisait de sa revitalisation un combat prioritaire. Ce sera sans doute le combat également porté par le pape François, mais de façon plus radicale comme un combat aux marges de l’Eglise, autrement dit un combat missionnaire.

Comment sera-t-il mené ? C’est ici que nous avançons dans l’inconnu. Il y a d’une part la force d’inertie de l’Eglise, liée à sa taille, et qui conduira bon nombre de bonnes, ou de mauvaises pratiques, à se perpétuer, quelles que soient les demandes du pape. Mais à force de temps, le pontife établira sa marque. On en a vu une première ébauche lors de son audience aux journalistes, où il a choisi un mode particulier d’administration de sa bénédiction, dans le silence, par souci du respect des consciences. Peut-on craindre un retour de « l’enfouissement » des années 1970 ? C’est peu probable. Les temps et les hommes ont trop changé. Il faut voir dans ce geste une délicatesse qui, cependant, reste ferme sur l’essentiel, car si elle ne fut pas donnée dans les règles habituelles, la bénédiction fut bien donnée et de telle façon que chaque non croyant présent dans la salle s’est vu tout à la fois interpellé sur sa conscience, avec un esprit de paternelle affection, tout en étant finalement béni, mais avec cette marque de considération qui conduit l’homme béni à pouvoir prendre le geste selon son état d’avancement vers Dieu.

Ainsi, on peut dire, pour l’heure, mais il reste à voir comment se dérouleront les prochains mois, que l’Esprit-Saint a doté l’Eglise d’un pape du dépouillement, de la mission, et de l’affirmation sans ambages des vérités de la foi, mais avec ce souci de l’incroyant qui justement, conduit à le sensibiliser à l’Amour de Dieu en lui faisant comprendre que le Créateur veut bien le prendre, tel qu’il est et où il en est. A condition de se mettre en route bien sûr.

Reste à espérer que la diminution du caractère monarchique du pontificat, imprimée depuis ces derniers temps, ne pénalisera pas trop le pouvoir du pape. Car du pouvoir il va en avoir besoin, pris entre les réticences du monde, qui se réveillera bientôt avec la gueule de bois, et celles des membres de l’Eglise, bien heureux dans leur confort.

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