l’Etat d’Israël et le réflexe Afrikaner

(« Voortrekker monument », Monument à la mémoire des héros du Grand Trek, Pretoria, Afrique du Sud)

Ségrégation en Palestine ! C’est en substance ce que sous-entendaient plusieurs médias anglo-saxons se faisant l’écho d’une nouvelle passée presque inaperçue en France ; la mise en place de lignes de bus réservées aux Palestiniens, en Israël. La réalité est légèrement différente. En effet, il s’agit de lignes de bus spécifiques, mises en place pour récupérer les travailleurs palestiniens en Israël afin de les ramener vers leurs logis dans les territoires autonomes. Il n’est pas formellement interdit aux Palestiniens de prendre d’autres lignes, ni aux Israéliens d’emprunter ces bus. Mais de fait, les lignes et les horaires sont organisés de telle manière qu’une distinction de fait s’est opérée entre bus Palestiniens et bus Israéliens. Entendons-nous bien, le cas des Palestiniens n’est pas celui des Arabes israéliens, tout différent. Ce n’est donc pas une distinction raciale. 

Cependant, l’état d’esprit qui a conduit à la prise de ces mesures par les autorités israéliennes est tout à fait révélateur d’une montée des peurs. C’est à la demande de groupes de colons israéliens que ces lignes de bus ont été installées. En effet, ceux-ci craignaient pour leur sécurité durant les voyages mixtes. L’absence d’attentats dans des bus depuis plusieurs années, hormis un cas récent à Tel Aviv, infirme pourtant de telles craintes. Nous assistons en fait à une radicalisation d’une partie de la société israélienne, seule contre tous, seule face au monde. Cette partie de l’opinion est composée de groupes nationalistes ou ultra-religieux, constituant une part non négligeable de l’électorat, et donc prise en compte par le gouvernement.

Cette frange du peuple israélien développe peu à peu une attitude de crainte que l’on pourrait considérer paranoïaque et peu propice à la pacification des esprits. Elle s’explique par l’état de guerre et de crainte permanent dans lequel vit la société israélienne. Mais ses conséquences sont cette lente évolution vers une société séparée, en plusieurs points comparable à ce que fut l’Afrique du Sud de l’apartheid.

Il faut éviter toute confusion, bien sûr. Israël, seule démocratie authentique de la région, n’est pas un Etat raciste comme le fut l’Afrique du Sud. Mais le gouvernement de l’apartheid, lui aussi, demandait aux noirs de venir travailler dans les territoires blancs tout en leur imposant de vivre séparés le plus hermétiquement possible de leurs maîtres. C’est ce à quoi tend cet état d’esprit également en expansion en Israël, qui sans être raciste, est ségrégationniste.

De même, frappée d’embargo, l’Afrique du Sud avait fini par développer un réflexe de suspicion face à un monde hostile soutenant moralement ou matériellement les ennemis de sa paix, c’est à dire les activistes de l’ANC, lesquels usaient du terrorisme pour se faire entendre. Israël, après avoir longtemps bénéficié d’un soutien quasi-unanime en Occident, est frappé, depuis la fin des années 1970, du même syndrome. Confronté à un monde européen qui a pris fait et cause pour la lutte palestinienne, et des médias occidentaux largement hostiles, Israël s’est replié dans une position de citadelle assiégée. Ce sentiment a été renforcé par la création d’une frontière hermétique face aux territoires palestiniens autonomes.

Soyons cependant honnêtes, cette frontière imperméable n’encourage pas à la pacification, mais elle a mis fin aux attentats.

Cette paranoïa politique, augmentée du sentiment d’élection du peuple hébreu, encourage la pente de l’enferment sur soi. Autrement dit, le monde peut sombrer, Israël doit vivre.

Bien sûr, il ne faut pas minimiser l’enjeu. Une seule défaite pour l’Etat juif, et comme jadis pour les Pieds noirs d’Algérie, ce sera « la valise ou le cercueil ». Pour autant, l’enjeu ne justifie pas l’oubli de ce que représente Israël concrètement.

En effet, très concrètement, Israël est un Etat démocratique libéral, peuplé d’hommes d’origine occidentale et de culture occidentale. Ses références, ses habitudes, ses goûts, s’ils ont cette touche spécifiquement israélienne faite d’un mixte d’Orient et d’Occident, demeurent malgré tout ancrés à l’Ouest ! Israël a tendance à oublier qu’il est comme l’enclave de l’Occident au milieu de l’océan arabique.  L’oublier c’est se desservir. L’oublier c’est minorer la nature occidentale de sa société et ainsi la fracturer profondément, mettant en danger la cohésion nationale entre laïcs et religieux, entre immigrés récents et sabras nés en Israël.

Par ailleurs, nier la nature occidentale de l’Etat hébreu, c’est aussi, pour lui, se couper d’un universalisme qui lui est pourtant propre et prendre le risque d’une politique qui est souvent celle du pire, vis-à-vis de tout ce qui n’est pas lui. Ainsi, les Arabes chrétiens sont, en Israël, des citoyens de seconde zone, méprisés. Les chrétiens sont considérés comme des traîtres et des collaborateurs par les musulmans, et comme des Arabes, c’est à dire des suspects perpétuels, par les juifs. Pour eux, il n’est pas d’autre solution que l’effacement ou l’exil. Les chrétiens du Liban ont également largement fait les frais de ce mépris, eux qui soutinrent Israël durant ses premières interventions libanaises et furent ensuite abandonnés par lui, à leur sort.

Pourtant, quand on regarde ce que les juifs ont réalisé sur la terre de Canaan depuis la fin du XIXe siècle, on reste bouche bée d’admiration. Une terre inculte et vide, en quelques années, à force de sueur, est devenue ce que la Bible promettait. Un pays ruisselant de lait et de miel. La réussite économique israélienne, sans commune mesure avec son voisinage, sa réussite humaine également, est le produit d’un infatigable goût de vivre. A tel point d’ailleurs que parfois la société israélienne prend des allures de Californie. Là encore, d’ailleurs, il y a un point de comparaison avec la construction de l’Afrique du Sud blanche de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècle.

Mais il serait bon qu’Israël ne garde pas tous les fruits pour lui. Qu’il ne s’enferme pas dans son bunker. Certes, l’hostilité que lui voue le monde arabe explique ce comportement et le justifie en partie. Mais l’enjeu est celui de la survie. En effet, à s’enfermer trop, la société israélienne risque de se dénaturer et de provoquer d’irréparables fractures en son sein. Enfin, en souhaitant une vie toujours plus séparée d’avec les Palestiniens, le risque est grand d’un retour de bâton qui se fera par la submersion démographique. Là encore, il convient de méditer l’exemple sud-africain. Il y a donc un risque à prendre, celui de l’ouverture vigilante.

C’est un risque car Israël ne manque pas d’ennemis. Mais c’est un risque à prendre pour se refaire des amis dans la région et surtout pour survivre et éviter l’étouffement interne. L’ouverture nécessite cependant une véritable révolution culturelle consistant d’abord à ne plus considérer les arabes chrétiens comme des citoyens de second ordre, et à ne plus voir avec cynisme les anciens alliés dans la région. Pour les Palestiniens, les blessures sont sans doute encore trop profondes. Mais il faut bien partir de la source pour arriver jusqu’à l’océan.

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