Jean Gabin et les naufragés de la rente foncière.

(Jean Gabin et Jean Desailly dans « Les Grandes familles » 1958)

L’aristocrate déchu est l’une des nombreuses cordes de l’arc de comédien de Jean Gabin, une de celles de sa seconde moitié de carrière, lorsque l’embonpoint et les cheveux argentés associés à son air de hauteur lui donnèrent la noblesse qui manquait à l’amant des années 1930.

Il fut ainsi aristocrate déchu et ancien légionnaire dans Le Tatoué, comédie burlesque tournée par Denys de La Pattelière ; fils de famille ruiné et ruineux pour les siens, turfiste impénitent, dans Le Gentleman d’Epsom ; baron ruiné aux grands airs dans Le baron de l’Ecluse ; grand financier en rupture de ban dans Monsieur, aimable comédie, peu connue, où l’on voit même Philippe Noiret dans ses débuts (sur le même thème de l’aristocrate déchu, on ajoutera au palmarès, Noiret justement, dans La vie de château) ; enfin, magnat de l’industrie, de la presse et de la finance dans Les Grandes familles, mais avec toujours cette touche d’aristocratie qui passe, cette fois, par les origines terriennes de Noël Schoudler, incarné par Gabin, et la vieille noblesse d’épée de son épouse, La Monnerie.

Dans cette énumération, quel que soit le caractère propre de chacun de ces films, on retrouve toujours une série d’éléments communs ; ainsi, chacun est marqué par cette douceur bon enfant, à l’exception peut-être des Grandes familles, qui est la marque de ce cinéma des « Trente glorieuses » où se joignent l’art de vivre d’une France Grand siècle et l’abondance qui permet d’en faire profiter un nombre élargi par rapport aux générations précédentes ; enfin, il y a dans chacun cette nostalgie d’un monde qui n’était presque plus déjà, et qui a aujourd’hui totalement disparu. Ce monde c’est celui des rentiers, occupés, outre la gestion de leur rente, bien sûr, des dîners au cercle, des conversations autour d’une table de jeu, et toujours laissant pourboires au personnel. Bien sûr, Gabin, dans ces rôles, incarne une figure particulière de rentier, celle du flambeur, qui en une nuit dilapide le produit de nombreux gains. C’est le rentier déchu, en bout de course, qui ne se raccroche plus qu’à d’illustres souvenirs et profite de l’ultime générosité de ceux de sa famille qui ont… travaillé. Ce rentier, pourtant, épate chacun de ses interlocuteurs, par sa superbe, sa faconde extraordinaire. Il est, pour reprendre le mot de Mauriac dans Le désert de l’Amour, un astre mort dont la lumière parvient encore à ceux qui le regardent.

Il y a, dans ces films, comme une nostalgie d’un temps fini. Avec un air de fête et de douceur, mais nostalgie tout de même.

Ces rentiers étaient le produits d’un mode tout particulier de richesse, celui de la propriété foncière dont ils tiraient les revenus, loyers d’immeubles et fermages de terres, auxquels s’ajoutaient, ensuite, des investissements financiers, ou des rentes d’Etat. Le panier de bien était diversifié, mais le départ était la terre. Si certains rentiers devinrent des bénéficiaires de la finance et de l’industrie, l’immense majorité des cinq millions de moyens et petits rentiers que comptait la France en 1914 vivait des revenus de la terre et de l’immobilier avant tout, et de quelques suppléments gagés sur l’Etat en plus. Ce mode d’acquisition de richesse a l’immense mérite de constituer des fortunes solides, dont l’acquisition est le fruit de la transmission trans-générationnelle, seul moyen de constituer un patrimoine dont on puisse vivre. C’était une solidarité dans les chaîne des âges qui s’était ainsi construite. C’était aussi une forme de revenus conditionnée par les récoltes, le rythme des saisons, la régularité des mensualités. Il n’était point possible d’aller plus vite que le calendrier, ou plus vite que la vie agricole. Parfois les métayers payaient en nature, et il fallait alors soit revendre le produit des récoltes, soit en user pour accommoder sa table. Il y a, dans la douce régularité de ces revenus, une incompatibilité totale avec le « tout, tout de suite » de la richesse acquise par la spéculation boursière, dont pourtant nombre de rentiers du XIXe et du début du XXe siècle était friands.

C’est le paradoxe de cette génération d’homme, fruit de la transmission, à la richesse enracinée, se passant d’âge en âge la demeure familiale, les métairies, les appartements, les meubles de famille, mais en même temps joueuse, flambeuse, faisant facilement dans l’esbroufe. Le petit rentier, qu’il soit noble ou roturier, aimait alors à singer ces moeurs de la haute aristocratie de jadis, perpétués dans une sorte d’apocalypse joyeuse de familles désargentées et que Gabin dans ces films rend si bien.

Mais au-delà de cet art de vivre qui ne cessa de disparaître durant le XXe siècle au fur et à mesure que s’effilochât la rente et que s’estompèrent les habitudes, il y avait des fruits pour la nation. La rente, patiemment accumulée et transmise, donnait aux hommes d’esprit tout loisir de composer leurs oeuvres. Proust n’aurait pas écrit une ligne sans rente pour lui permettre de ne pas travailler, tout comme François Mauriac. La rente donnait à moult hommes le loisir de se consacrer à la création artistique, ou au soutien des beaux arts, par le mécénat. Ces meubles de style qui ornent les vitrines de l’antiquaille ou les galeries de nos musées sont le produit de la rente, le résultat de commandes personnelles d’hommes détachés de l’essentiel et pouvant se consacrer au superflu. Les immeubles du coeur historique de nos villes ont été bâtis avec l’argent des rentes, avec les souscriptions de milliers de petits promoteurs, nos plus grandes maisons d’éditions, nos institutions universitaires privées les plus célèbres, comme l’Ecole libre des sciences politiques, sont le produit encore de la rente.

C’est grâce à des fortunes patiemment constituées, et stabilisées par des sources de revenus pérennes, que ces hommes purent se donner aux choses de l’esprit, à l’aventure architecturale, à l’urbanisme, au mécénat, et même à des aventures impériales.

Il faut le dire sans ambages, la civilisation dans laquelle nous vivons aujourd’hui est largement le produit de la fortune de ces hommes, eux-mêmes héritiers de leurs pères. Le fil de la transmission a été rompu au profit de l’Etat et des grands groupes financiers par la faute de trois crises ; l’effondrement de la rente foncière en 1914, les impôts sur les successions qui ont rendu nécessaire la vente de nombreux biens à chaque décès, et la croissance des impôts sur les revenus (et sur le patrimoine avec l’ISF). Ces facteurs ont rendu caduque la forme de richesse qu’était la rente. Il n’est désormais plus de rentiers que les bénéficiaires de la finance, sous la forme de l’actionnariat. Mais cette forme de richesse nécessite une première phase laborieuse et elle s’appuie sur un mode d’acquisition à la fois plus rapide et plus incertain, où la transmission à la génération suivante est hors de propos.

On peut se féliciter de cette évolution, qui a mis au travail les rentiers (oubliant que la gestion du patrimoine est un travail, et que sa conservation et sa transmission ne sont pas données), et a aboli le régime de la terre. Mais on doit bien voir ce que nous devons à l’oeuvre de cette forme de richesse et à l’aristocratie morale et sociale qui lui était associée. On doit bien voir enfin que dans cette nouvelle forme d’acquisition de la richesse, l’avenir est aux grands groupes, les individus n’ayant plus qu’à s’effacer, ou à diriger ces mêmes groupes, s’ils souhaitent se livrer au mécénat et à l’urbanisme. L’ère des petits notables est passé, les médecins et notaires de province n’en sont que la pâle figure.

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