Le théâtre balzaçien

(Le père Goriot adapté au théâtre)

Qui le sait ? Balzac se rêvait dramaturge. Il rêvait succès littéraire et richesse sous les mêmes auspices, ceux de Melpomène, la muse de la tragédie et du chant. Il fut pourtant l’un des romanciers les plus prolifiques de la littérature française et s’il est bien une part de son oeuvre inconnue du grand public, c’est son théâtre.

Il ne fit pas, en effet, que rêver la dramaturgie, il composa. Mais ce fut d’abord pour des raisons d’argent. En effet, le théâtre, en quelques représentations couronnées de succès, pouvait apporter à l’auteur la gloire mondaine et de sérieux émoluments.

En 1840 Balzac fait jouer Vautrin, drame en prose, mettant en scène l’union impossible d’une fille de l’aristocratie avec un jeune homme pauvre que l’on découvre homme de la meilleure naissance au fur et à mesure de la pièce. Vautrin, lui, personnage récurrent du roman balzaçien, y tient sa place habituelle, celle d’un entremetteur peu scrupuleux, homme de sac et de cordes. L’unité de temps, de lieu et d’action est respectée, mais les règles du drame classique sont quelques peu écornées par cette pièce à la modernité déconcertante. Considérations politiques en rupture avec la monarchie de Juillet, noblesse et bourgeoisie mêlées, s’ajoutent à des coups de théâtres que l’on retrouve plus chez Molière que Corneille. Point de poids du fatum, mais des rebondissements donnant à la pièce une fin heureuse et presque amorale car, si les justes noces peuvent s’accomplir, l’escroc prend la fuite par un subterfuge peu honorable. La pièce fut interdite… Balzac en écrivit la courte préface deux mois plus tard. Hugo le soutint et fit l’éloge de l’oeuvre.

Deux ans plus tard, dans Les ressources de Quinola, Balzac s’essaie à la comédie, toujours en prose, et, avec quelques années de retard, prend le train de la mode romantique, plantant son décors dans l’Espagne glorieuse du XVIe siècle. L’unité de lieu est rompue, les décors sont complexes, les actes étirés en un grand nombre de scènes et la pièce introduite par un copieux prologue. On a peine à croire qu’elle fut jouée, car elle a bien tous les aspects de ce que Musset appelait, pour qualifier son oeuvre, le théâtre dans un fauteuil. Autrement dit, les pièces à lire et non à voir.

Puis, en 1843, alors que Balzac séjourne à Saint-Pétersbourg auprès de la comtesse Hanska, une nouvelle pièce de lui est jouée, Pamela Giraud, sans mention de genre théâtral, ni comédie, ni tragédie, ni drame, ni tragicomédie… L’oeuvre est toujours en prose,  mais cette fois raconte les tribulations d’une vie exclusivement bourgeoise. C’est le roman de Balzac porté au théâtre, à ceci près que les personnages de la pièce sont neufs et ne paraîtront plus dans la Comédie humaine par la suite. Là encore, il n’y eut guère de succès.

Peut-être lassé par ses échecs dans le genre, Balzac abandonne le genre théâtral pour quelques années. Il y revint en 1848, avec La Marâtre, qu’il intitule « drame intime en cinq actes et huit tableaux ». Si la pièce reprend les canons de l’écriture balzacienne portée sur les planches, il lui manque ce souffle qui emporte habituellement le théâtre et n’est pas le même que celui du roman. Un roman qui n’est que dialogue, désossé de tout son appareil critique et descriptif ne peut faire une bonne pièce et il n’est plus un bon roman. Comme ces films sauvés du naufrage par un bon acteur, ces pièces de Balzac sont sauvées de la honte par le génie de leur auteur, dont la plume si particulière parvient à se sortir de l’ornière où elle s’était mise ; mais à grand peine.

Enfin, deux pièces sont publiées post-mortem, bien qu’elles fussent rédigées assez précocement. Le Faiseur, comédie en cinq actes, toujours en prose, au style plein de truculence, parfois un peu cruel, est la seule pièce de théâtre de Balzac qui, assez plaisamment, put passer l’injure du temps sans trop d’encombre et continuer d’être jouée à intervalles réguliers, notamment au répertoire de la Comédie française. Enfin, L’école des ménages, totalement inconnue, porte son titre éloquent de « tragédie bourgeoise. »

Non, décidément, Balzac ne fut point un homme de théâtre. Pourtant, ces oeuvres méritent d’être relues. On y percevra d’abord, pour tout amoureux de ce grand maître, sa passion native pour la dramaturgie. On y trouvera enfin, lui qui goûtait l’art du dialogue sans doute plus que celui de la description (largement alimentaire), ses perles nues, non encore enchâssées dans l’appareil de ses romans.

Mais, dans la postérité de l’oeuvre de Balzac, c’est un amusant dénouement que de voir son théâtre tombé dans l’oubli, tandis que ses romans les plus célèbres ont joui de talentueuses adaptations cinématographiques et théâtrales.

A lire :

Le Faiseur

A voir :

Le Colonel Chabert

Le Père Goriot

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