Aux sources de Clio

 

Dans l’étude et l’écriture de l’histoire il est un moment doux entre tous, celui, non pas de la création littéraire, tâche à la fois difficile et pleine d’orgueil, mais la lecture des sources. Il se dégage, au parfum délicat des fleurs qui croissent près de cette source, une impression enivrante ; celle d’une sorte d’exercice de divination. Le texte offert au regard du lecteur est mort. Les lettres ne diront pas plus que ce qu’elles montrent. Mais un récit prend forme, explicite ou à décrypter, narrant la vie des hommes d’un autre temps.

La frontière entre eux et nous est à jamais infranchissable. On ne remonte pas le cours du Styx. Pourtant, c’est en contemplant l’onde de ce fleuve des morts que l’on tente de savoir de quelle manière ceux-ci vivaient, agissaient, pensaient. Il faut, pour mieux toucher ces réalités de jadis, aborder aux rivages des textes écrits non par des commentateurs mais par les témoins les plus directs des événements. Les ouvrages de seconde main, dans cet exercice, doivent être considérés avec doute, et il faut leur préférer la littérature du temps sur lequel on médite.

L’exemple des sources franques

Ainsi, une réflexion sur les premiers rois francs débutera forcément par la lecture de L’Histoire des Francs de Grégoire de Tours, évêque de Tours. Avec Grégoire, le lecteur part en voyage. Il traverse des forêts profondes, reçoit lecture des vers mal équilibrés de Chilpéric, assiste à la mise à mort des cousins de Clovis, au retrait du monde de Radegonde. Mais il convient d’aller plus loin. A ne lire qu’une seule source, aussi truculente et incontournable fut-elle, on risquerait la naïveté. Ainsi, à Grégoire de Tours il faudra ajouter son continuateur Frédégaire, son contemporain Fortunat, évêque de Poitiers, le fameux auteur des hymnes, dont le plus célèbre, le Vexilla regis est toujours chanté dans la liturgie catholique. On pourra encore lire, en remontant légèrement le cours des siècles, la correspondance de Sidoine Apollinaire, sénateur gallo-romain et poète, afin de mesurer l’ampleur de l’invasion germanique dans le cœur d’un esprit éclairé. Les textes ne manquent pas dans la période, quoi qu’on en pense. Le croisement des sources augmente la vie de cet univers dans lequel nous pénétrons. Peu à peu nous chevauchons aux côtés des Francs. Mais justement, nous chevauchons avec eux car nous croisons les sources et ainsi débusquons, par la comparaison, les erreurs, les orientations du chroniqueur de jadis. En effet, faire œuvre de lecteur en histoire, c’est aussi chercher à comprendre la mentalité et la volonté exprimée de l’auteur. Celui-ci n’était pas un historien, c’était un évêque du VIe siècle, de grande famille gallo-romaine, d’origine sénatoriale, proche de la cour royale, intime de plusieurs souverains, honnête homme certes, mais homme de son temps et de son milieu. Il convient donc de le prendre tout entier, mais en connaissance de cause. Ainsi, l’homme qui décide de plonger ses mains dans les eaux du Styx doit-il le faire avec franchise et sans lunettes.

La sincérité de lecture

Cette sincérité qui conduit à tenter de penser non pas comme les hommes du VIe siècle pensaient, car cela est impossible, mais du moins avec eux, permet d’éviter les chausses-trappes d’une lecture trop superficielle et celles des biais idéologiques ou doctrinaux d’un historien intervenant plusieurs siècles après que l’encre fut sèche, et cherchant dans les textes ce qu’il s’attendait à trouver, même sans en connaître, quitte à faire mentir l’auteur.

Lire les sources, croiser les sources, retirer ses lunettes pour voir non pas comme mais avec l’auteur, ce sont là des clefs de la lecture historique.

Par ailleurs, les sources sont, bien souvent, des monuments littéraires. Ici, la recherche de la vérité est rejointe par le souci des belles lettres. Nombre de ces textes sont devenus des monuments de la langue française. Grégoire de Tours ou Fortunat, certes, car ils étaient autant poètes que chroniqueurs. Mais pour des temps plus récents, il est de nombreux documents, parfois de nature juridique, qui sont le reflet d’un style littéraire de haute valeur classique. Ainsi en était-il de nombre des remontrances du parlement de Paris au roi durant le XVIIIe siècle, ou des lettres de jussion du roi à son parlement, notamment lorsqu’elles étaient en fait signées Maupeou. Parce que certains auteurs étaient des hommes de haute culture et qu’ils vivaient dans un temps de lettres classiques en tous points remarquables, leurs propres œuvres, outre le témoignage historique, deviennent un témoignage littéraire, sur l’imprégnation d’une culture classique dans les esprits.

La diversité des sources et le songe de l’impossible compilation intégrale

 

Les sources historiques sont presque infinies et si les arides livres de comptes d’une Ferme générale du XVIIe siècle en sont quelques-unes, les pièces de Molière, à condition de les prendre avant tout pour ce qu’elles sont, c’est à dire des pièces de théâtre destinées à l’amusement du public, et non des pamphlets sociaux, en sont d’autres, et non des moindres.

Lire l’histoire dans les sources fut le rêve des historiens de la première moitié du XIXe siècle. Leur espoir impossible était de faire étudier et comprendre l’histoire du monde uniquement par les sources, l’auteur s’effaçant, n’étant plus que le compilateur des textes, leur conteur le plus discret possible. Ce rêve conduisit à l’édition de monuments extraordinaires, comme les Monumenta Germaniae Historiae, recueil de toutes les sources latines sur l’histoire de la Germanie, en plus d’une quarantaine d’épais volumes ; comme la Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, sous la direction de Guizot, puis de Petitot et enfin Monmerqué, avec les principales sources traduites, de Clovis au Grand Siècle en une cent trentaine de volumes ; comme le Recueil des anciennes lois de la France, etc. Cette rage compilatrice trouvait sa source dans l’œuvre des commentateurs jurisconsultes du XVIIIe siècle et les bénédictins de la congrégation de Saint Maur à la même époque, notamment Dom Bouquet, auteur d’un Recueil des historiens de la Gaule et de la France, Dom Mabillon avec ses Acta concilium sanctorum, ou encore les vies de saints des Bollandistes.

En quatre ou cinq collections, quelques centaines de volumes, mais des milliers d’œuvres et des centaines de milliers de pages, le lecteur assidu aura en effet la connaissance quasi complète des principaux monuments juridiques, des diplômes, des chartes, des lois, de quelques actes notariés, de lettres majeures, des inscriptions, des chroniques, annales, journaux personnels, vies de saints qui constituent le corpus de l’histoire de France. Il aura une connaissance relativement solide de l’histoire de son pays. Mais que d’énergie ! Une vie n’y suffirait pas ! Pis encore ! Certaines sources n’étant pas traduites, il conviendra de se mettre sérieusement au latin médiéval et à l’ancien français…

Il est évident que cette chimère ne s’adressait qu’aux historiens les plus chevronnés. Par ailleurs, son souci d’exhaustivité ne convenait qu’aux temps reculés. Au fur et à mesure que l’on progresse les sources augmentent en nombre et deviennent de plus en plus difficiles à compiler et maîtriser. La sortie du Moyen Age et l’entrée dans le temps de la Renaissance rend déjà la tâche presque impossible, notamment avec la profusion des actes notariés ou décisions de justices conservés. Leur volume ne fera qu’augmenter. Dès lors, ce genre de compilations devient la réserve de l’histoire générale mais s’éloigne de la recherche de la vérité historique dans la vie des gens, faute de pouvoir y adjoindre la quantité incroyable d’archives particulières, pourtant nécessaires.

Le retour aux ouvrages de seconde main, soutenus par la lecture des textes sources

 

Ici s’achève le rêve de l’exhaustivité. Non pas celui de la lecture des sources. Il conviendra toujours de les lire, de les approfondir. S’il était possible de lire toutes les sources pour un temps très ancien, il est encore possible, pour des temps récents, de lire quelques sources et d’accéder aux autres par le biais d’essais de seconde main.

Ici, l’entorse à la règle de la divination historique ne peut être tolérée qu’à une condition, l’ouvrage de seconde main doit citer un grand nombre de textes sources afin de se donner vie à lui-même, et il doit renvoyer à toutes ses archives pour permettre au lecteur plus curieux que les autres d’aller vérifier par lui-même le détail de ce qui est rapporté par l’auteur à la bonne foi duquel il se confie.

C’est pour ces temps où il n’est plus possible de tout lire, pour ces personnes qui  ne peuvent pas tout lire, et pour mettre en rapport les textes qui ne parlent pas tous seuls et ont besoin d’être confrontés les uns aux autres pour libérer leur sens de vérité, que les ouvrages de seconde main se justifient et doivent être promus.

Lire des ouvrages de seconde main avec confiance épargne la lecture fastidieuse de textes infinis, mais il faudra bien, de temps à autres, retourner à la source pour s’abreuver. Dans ce Styx là, il n’y a pas que l’âme des morts, il y a du lait et du miel.

A butiner :

Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, Guizot  De Clovis au XIIIe siècle

Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, Petitot et Monmerqué Du XIIIe siècle à la paix de Paris en 1763

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