Galerie de portraits. François Huguenin

Débute par ce premier article une série de portraits sur des intellectuels vivants, porteurs d’idées relativement diverses, ne s’exprimant en tout cas pas tous dans un champ doctrinal taxé de réaction, mais dont le point commun est la rupture avec la pensée unique, ce « mainstream » socialo-libéral moralisateur relativiste humanitaro-écolo-mollasson, avec toutes les contradictions internes de ces propositions prises ensemble. Il est notable que la plupart des lecteurs, y compris ceux qui souhaitent se libérer de ce courant dominant stérilisateur, méconnaissent les auteurs qui pourraient leur ouvrir de nouvelles voies. Ces penseurs sont des universitaires, des journalistes, des hommes de lettres, des pamphlétaires, des chrétiens, des réactionnaires, des conservateurs « aristocratistes », des amoureux de la France et de son sang truculent. Ils méritent d’être connus et lus.

Le premier abordé ici est l’essayiste François Huguenin.Intellectuel en recherche, François Huguenin fait partie de ces hommes en quête de vérité, qui savent évoluer mais pour lesquels la formule « en recherche » n’est pas le terme incantatoire de toutes les tiédeurs; de ces hommes qui cherchent toute une vie et se gardent bien d’essayer de trouver. Cette position confortable permet surtout de tout tolérer dans le cadre de la recherche. Huguenin cherche authentiquement, et pas à pas il trouve. Il est intéressant de suivre le parcours intellectuel que l’on peut lui supposer, en descendant le fil de ses oeuvres.

A l’école d’Action française

Contributeur régulier de la revue étudiante « Réaction », au début des années 1990, revue issue de l’Action française, où l’on vit également s’illustrer Sébastien Lapaque, avant qu’il ne devienne le grand chroniqueur littéraire que nous savons, François Huguenin publia, en 1998, son premier ouvrage majeur, A l’école d’Action française, chez Lattès. C’était, comme son titre le laissait supposer, plus une histoire intellectuelle qu’une histoire militante. L’auteur ne retraçait pas la vie du mouvement en tant que telle, mais bien sa vie intellectuelle, de la fondation du journal en 1898, jusqu’au début des années 1990, celles, justement de la revue « Réaction ». Avec vivacité, Huguenin trace le détail de l’expérience de l’Action française de la période 1898-1914; celle de cette première AF qui au nationalisme et à l’antisémitisme ajoutait une réflexion syndicaliste et anarchiste proche des milieux proudhoniens. Cette AF était fondamentalement frondeuse, sa vigueur dépassait souvent même l’enthousiasme de Maurras, plus timoré sur ces questions que nombre de ses jeunes disciples. Que vint la guerre de 14, la saignée de l’intelligence française à laquelle l’Action française n’échappa point, et une deuxième histoire commença, celle de l’entre-deux guerres, marquée par l’arrivée au sein de l’école d’AF, puis le départ de Jacques Maritain et Georges Bernanos qui chacun s’en éloignèrent pour suivre des voies plus exclusivement catholiques. Cette seconde AF a abandonné le syndicalisme et l’anarchisme. Ses cadres intellectuels les plus partisans de la violence politique finirent par s’éloigner d’elle pour fonder les premiers mouvements fascistes français. Il y en eut d’autres, créés par des anciens socialistes et des anciens communistes, mais, à tout seigneur tout honneur, rendons la primeur de ces créations aux refoulés de l’AF… C’est une Action française donc plus timorée socialement et politiquement, mais dont le magistère intellectuel ne se dément toujours pas. Huguenin souligne d’ailleurs l’ampleur et l’importance des polémiques autour de la NRF Gallimard ou l’influence sur les mouvements non conformistes des années 1930, appelés à un si grand avenir après guerre.

Mais justement, que vienne la guerre et le déménagement de l’AF à Lyon afin de continuer à publier librement, que vienne surtout la division profonde des élites intellectuelles de cette école de pensée, entre résistants, maréchalistes, gaullistes, collaborateurs, attentistes, et que vienne enfin l’enfermement personnel de Charles Maurras, et ce fut le lent déclin, consacré ignoblement par le procès de 1945.  Ici, Huguenin donne une autre teinte à son récit. L’ouvrage descend doucement sur sa fin, mais ne perd pas en vigueur. L’histoire intellectuelle du mouvement est moins influente sur le monde après 1945, mais elle n’est pas nulle. Maurras, sous pseudonyme, continuera de publier, du fond de sa cellule, dans Aspects de la France. Surtout, Pierre Boutang, dont on sent bien que Huguenin se sent intellectuellement et spirituellement proche, Boutang donc, réunit autour de lui des figures morales et intellectuelles de très haut niveau pour sa revue « La nation française » dans les années 1950. Enfin, après 1968 c’est l’éclatement entre nostalgiques des vieux combats d’AF, jeunes pousses des Mao-maurrassiens, et des revues de plus en plus discrètes pour ne pas dire confidentielles. Il semble, quoi qu’en dise l’auteur, que l’histoire intellectuelle du mouvement doive s’arrêter là. Mais quelle histoire! Il y a, chez les auteurs qui la composèrent ou tournèrent autour, bien à prendre et à apprendre.

Huguenin, en 2011, a publié une nouvelle édition, augmentée, de cet ouvrage.

La République xénophobe

Après ces premières armes, notre jeune auteur publia, en 2001, toujours chez Lattès, un La République xénophobe, essai de qualité sur l’accueil et le traitement des étrangers en France de 1917 à 1939. Il montre comment l’étranger fut accueilli d’abord comme main d’oeuvre bon-marché, puis traité avec d’autant plus de méfiance par l’Etat républicain que ces populations lui échappaient en partie, tant culturellement qu’électoralement. Huguenin et son acolyte d’un ouvrage, Jean-Pierre Deschodt, décrivent avec minutie les errements politiques des figures du Parti radical ou de la SFIO, tout autant que de celles des mouvements conservateurs, et parfois même plus concernant les Radicaux, qui ont organisé, mis en place et poursuivi le fichage des étrangers, ainsi qu’un arsenal législatif et réglementaire que le régime de Vichy n’eut qu’à améliorer pour achever une oeuvre de méfiance et de rejet déjà entamée avant-guerre par la pure Marianne. En somme, c’est un procès à charge contre la IIIe République, tout autant qu’un ouvrage de facture remarquable dans son sujet.

Le conservatisme impossible

Passés ces deux ouvrages, un silence de quelques années intervient, où François Huguenin suit certainement une évolution intellectuelle personnelle. En effet, si déjà A l’école d’Action française s’illustrait par sa liberté de ton et ses prises de distance, il faut attendre 2006 et la première édition du Conservatisme impossible pour voir Huguenin franchir le pas. Avec cet ouvrage publié chez la Table ronde, il dresse un portrait parfaitement informé des courants réactionnaires et libéraux en France aux XIXe et XXe siècles, en se demandant comment il se faisait que notre pays n’ait jamais connu de grand mouvement authentiquement conservateur comme les pays anglo-saxons. C’est donc une nouvelle histoire intellectuelle, une nouvelle généalogie des idées politiques sur les deux siècles écoulés que Huguenin trace ici. Il donne à lire par larges extraits commentés des auteurs libéraux comme Constant ou Tocqueville que l’on ne pensait pas si proches d’un Bonald ou d’un Maistre. Mais la pierre d’achoppement demeure 1789, la confiance que les libéraux accordent à la démocratie, quoi qu’ils la souhaitent tempérée d’aristocratie, face à la méfiance irréductible des réactionnaires. L’ouvrage est l’occasion de redécouvrir des libéraux souvent livrés tronqués par leurs commentateurs actuels. Il est l’occasion d’en découvrir de nouveaux comme Bertrand Jouvenel. Il est surtout l’occasion de découvrir des figures réactionnaires méconnues, comme Pierre Boutang, et sa réflexion sur l’origine légitime du pouvoir, dans Reprendre le pouvoir, publié en 1978. Mais la conclusion est en figure d’appel à une conciliation politique entre les deux courants qui ne semble possible qu’en repensant l’anthropologie politique de ces auteurs à l’aune du christianisme. Aussi, Huguenin conclut par une étude sur le député catholique Montalembert, et sur une lecture commentée de la réflexion philo-politique et anthropologique du cardinal Ratzinger.

Résister au libéralisme

Le chemin débroussaillé par Huguenin ne s’arrête pas là. Il n’est pas qu’amateur d’histoire des idées. C’est une réflexion pour notre temps qu’il propose. Pour ce faire il faut réfléchir à de nouvelles voies. Ce fut fait par lui avec son Résister au liberalisme, Les penseurs de la communauté, chez CNRS éditions, en 2009. Ici, nous changeons d’époque mais aussi de continent pour nous retrouver dans une étude contemporaine débutant par une critique en règle de la réflexion de John Rawls, maître du libéralisme anglo-saxon actuel, puis une présentation des auteurs américains et britanniques majeurs de la communauté,  auteurs libéraux modérés ou anti-libéraux, souvent marqués par le christianisme voire, dans le cas de l’Ecossais Alasdair Mac Intyre, par le catholicisme. Ils ont en commun de repenser la personne humaine dans ses attaches communautaires, ou naturelles, dans ses racines, dans ce qui la constitue personne humaine et pas simple individu sujet de réflexions abstraites. Ils replacent l’homme dans sa dimension incarnée tout en lui rendant sa dimension de foi, à tout le moins spirituelle. Les communautariens sont peu connus en France, on doit le regretter face au magistère intransigeant d’un libéralisme sorbonnard d’autant plus sectaire qu’il est souvent professé par d’anciens trotskystes…

Les voix de la foi

Enfin, par son dernier ouvrage, plus personnel, François Huguenin achève de dévoiler ses batteries, avec Les Voix de la foi, vingt siècles de catholicisme par les textes chez Perrin, en 2012Ici, l’auteur lit et présente rapidement ces textes d’auteurs chrétiens, théologiens, philosophes, poètes, pères de l’Eglise, qu’il considère comme des joyaux de chrétienté. Dans un monde catholique français qui, à l’image de la société, lit peu, voire ne lit plus, et surtout ne lit plus ses maîtres, voilà bien un ouvrage salutaire et dont on doit souhaiter la diffusion la plus large.

Mais espérons bien que François Huguenin n’arrêtera pas pour autant sa réflexion philo-politique. Il a encore, à n’en point douter, des choses à nous dire. A ses lecteurs fidèles de le faire connaître, ses ouvrages sont un baume pour qui veut faire l’effort de l’usage libre de sa raison.

A lire :

Les ouvrages de François Huguenin sur le site de La Procure

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