Mariage homosexuel. Une nouvelle affaire Dreyfus ?

Ce dimanche 27 janvier, une quinzaine de jours après la manifestation des opposants au projet de loi ouvrant l’institution du mariage à deux personnes de même sexe, qui avait réunie 1 000 000 de participants dans les rues de Paris, ce sont désormais les partisans du projet de loi qui se sont mobilisés, réunissant entre 125 000 et 400 000 manifestants.

Cette deuxième donnée a de quoi surprendre. Elle illustre l’ampleur de la mobilisation sur ce sujet, considérant que les groupes ayant mobilisés leurs troupes ce 27 janvier ne représentent que des lobbys très restreints, à la différence des opposants au projet.

En effet, la manifestation des opposants au projet de loi était coordonnée par différentes associations, habituellement discrètes, mais disposant de puissants relais, non pas dans les médias, mais au plus près des personnes, dans le pays réel. Ces relais ce sont les associations familiales, les paroisses, les associations de parents, les collectifs d’élus. Par ce biais là, il est aisé, sans user de la voie de presse, de toucher des millions de personnes, directement. Dès lors, l’ampleur de la manifestation du 13 janvier doit être saluée, mais elle n’est pas si surprenante qu’il y paraît. Ce fut la ruade de millions de personnes habituellement sans engagements partisans, peu sujettes aux mobilisations, mais liées entre elles, sans le savoir, par ces réseaux d’associations et d’institutions. Ces réseaux sont traditionnellement distincts, mais cette cause commune les a unis le temps d’un combat et ils ont su mutualiser leurs efforts, donnant au rassemblement de « la manif pour tous » un grand concours de peuple.

Du côté des partisans du projet, ce n’est pas la même chose. L’inter-LGBT, coordinateur principal de cette manifestation, ne représente qu’un lobby très restreint dont la puissance est essentiellement médiatique. Les personnes homosexuelles en France sont une infime minorité, parmi ces personnes, ceux qui constituent la « communauté homosexuelle » proprement dite, ne sont qu’une part, et dans cette part, les militants LGBT engagés pour la promotion de droits particuliers sont un groupe encore plus restreint. Autant dire tout de suite que l’inter-LGBT ne représente qu’elle-même. Le soutien du Parti socialiste et du Front de gauche a sans doute donné un apport de militants, mais il est peu probable qu’il ait été significatif. En-dehors des périodes électorales, la masse des militants politiques rentre en hibernation. Les autres associations ayant soutenues cette manifestation sont encore plus microscopiques, à l’image de la très confidentielle et très sulfureuse association « chrétienne » « David et Jonathan ».

Dès lors, avoir réussi à réunir plus de 100 000 manifestants, peut-être jusqu’à 400 000, est un tour de force. C’est à dire que des familles, des personnes privées sans attaches partisanes, des individus de tous courants, ont répondu à cet appel pour défendre le projet de loi. Il faut le souligner. Quand des individus qui ne représentent qu’eux-mêmes et n’ont aucun relai dans le pays réel autre que médiatique, parviennent à mobiliser une telle foule, c’est qu’il y a un courant d’opinion favorable important derrière.

Dès lors, il convient d’ouvrir les yeux sur ce qui s’annonce comme un désastre national. En déposant ce projet de loi sans consultations préalables auprès des Français, en jouant la carte du mépris et de la surenchère, le Président de la République a réussi, en quelques mois, à diviser profondément et douloureusement la France contre elle-même. La nation est divisée, au sein même des familles, en deux camps prêts à en découdre sur la question du mariage homosexuel. Deux camps aux visions de la société et de l’homme diamétralement opposées.

Une telle déchirure n’était pas intervenue depuis longtemps dans notre patrie. Les réformes sociales des précédents présidents avaient mobilisé des foules immenses, mais elles n’avaient pas divisé les Français à ce point de haine et de force. Sans doute faut-il, toutes proportions gardées, remonter aux douleurs jamais cicatrisées de la guerre d’Algérie, de l’épuration, et plus loin encore de l’Affaire Dreyfus, pour retrouver, sur un sujet précis, un tel point de rupture entre Français.

Monsieur le Président, vous vouliez réunir les hommes ? Chapeau l’artiste !

Pour se rendre compte de l’ampleur de la fracture il suffit de mesurer celle du discours. Du côté des opposants au projet de loi, on a vu les évêques de France faire corps et se prononcer presque tous en des termes clairs et forts pour appeler à la mobilisation. Cela ne s’était plus vu depuis… 1905. Ni la loi sur le Pacs en 1999, ni la loi sur la liberté scolaire en 1984, ni même la loi sur l’avortement en 1975 n’avaient déclenché une mobilisation aussi unanime et aussi forte de la part de prélats habitués de la discrétion et du consensus. On avait pas vu depuis 1984 le secrétariat général de l’Enseignement catholique se fendre d’une lettre circulaire pour appeler ses établissements à la réflexion. On avait jamais vu les associations familiales et les associations d’élus faire cause commune contre un projet de loi, ni même les députés de l’opposition scander dans l’hémicycle « Référendum ! Référendum ».

Du côté des partisans du projet, ce n’est guère mieux. Les associations en cause sont des professionnelles de la mobilisation intempestive. Ce n’est pas là qu’il faut chercher la nouveauté, mais dans le discours. Des membres du gouvernement, des journalistes, des universitaires  ont immédiatement sorti l’artillerie lourde de l’argumentaire, canons hausse à zéro, niveau zéro de la réflexion. Les accusations d’homophobie, de ringardise, d’esprit rétrograde, réactionnaire, ont immédiatement fusé. Les amalgames avec Vichy, le racisme, l’obscurantisme religieux s’y sont mêlé. Enfin, les manifestations des partisans du projet sont un florilège de pancartes individuelles aux termes évocateurs ; « Un hétéro une balle, une famille une rafale », « Marie, première mère porteuse », « faites d’une pierre deux coups, mariages gay+ mariage des curés », « célibat des prêtres, pédophilie dans l’Eglise », « Une vierge, un Saint Esprit, une opération, la première PMA ». Soyons honnête, ces pancartes ne sont pas le fait des associations organisatrices, mais de personnes privées. Ce qu’elles révèlent c’est le degré de haine où nous sommes arrivés.

A ce stade là, il n’y a plus véritablement de dialogue possible, les oreilles sont bouchées, les esprits sont sourds. C’est l’heure du combat, et elle a été avancée par le Président de la République lui-même, qui par sa précipitation et ses atermoiements a divisé la France.

Pourtant, en période de crise économique et sociale on est en droit d’espérer du gouvernement de la République un sens de l’unité et du Bien Commun plus aiguisé. Au lieu de cela, c’est l’opportunisme et la courte vue. Dommage !

Quel que soit l’avis de chacun sur le projet de loi, on ne peut que déplorer la tournure des événements et souhaiter que s’achève ici cette guerre, par la seule solution possible, le retrait du projet et l’ouverture de discussions sereines et longues.

En attendant, pour le camp des opposants au projet de loi, revenons à la comparaison avec l’Affaire Dreyfus. Rappelons-nous que c’est à l’occasion de ce scandale judiciaire que pour la première fois se sont unis des auteurs, journalistes et personnalités politiques dits de gauche, ou progressistes, rassemblés sous le sobriquet « d’intellectuels », un titre qui fut appelé à perdurer. L’aura morale tirée du scandale et le discrédit porté sur les personnalités politiques anti-dreyfusardes n’est pas totalement étrangère à l’arrivée aux affaires de personnalités politiques marquées d’anticléricalisme. Elles firent, en 1905, la loi de Séparation de l’Eglise et de l’Etat. L’Affaire fut aussi l’occasion de la fondation de groupes de pression comme la Ligue des droits de l’homme, en 1898.

Face au projet de loi actuel, des groupes de réflexion se sont formés, essentiellement dans les milieux catholiques. Des personnalités littéraires, journalistiques, politiques et ecclésiastiques qui habituellement ne se fréquentaient que de loin, ont appris à œuvrer ensemble. Des mouvements sont nés, une réflexion plus générale sur la vie morale et familiale a pu être développée dans les paroisses, là où elle s’était faite si discrète depuis des années. On peut saluer ces réalisations et se poser la question ; quelle que soit l’issue de cette lutte, ces gens parviendront-ils à transformer l’essai ? Sont-ils les nouveaux intellectuels dreyfusards qui  ne déposèrent la plume qu’après avoir terrassé leurs adversaires ? Ou sont-ils les chouans de 1793 qui, la bataille d’un jour remportée, rentraient chez eux par les chemins creux, dans l’urgence de la moisson du lendemain ou du bétail à rentrer ? Deux attitudes louables !

Espérons qu’ils seront des chouans qui ne déposent les armes qu’après avoir vaincus !

 

 

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