Les contes drolatiques. Balzac-rabelaisien

Qui pense à Balzac pense à la Comédie humaine, où romans et nouvelles se suivent, s’entrecroisent, créent un univers autonome animé par plusieurs milliers de personnages dont chacun a une vie propre, constituant une société parallèle. Balzac voulait faire concurrence à l’état civil, il y a réussi. Mais l’univers balzacien ne s’arrêtait pas là. Il ne se contenta pas de mettre en mouvement dans l’espace, il mit en mouvement dans le temps. C’étaient les contes drolatiques.

En cent contes, publiés entre 1832 et 1837, Balzac donne l’existence à des saynètes tirées de la vie médiévale en cette fin du XVe et début du XVIe siècle, à Paris, en Touraine, dans les boutiques bourgeoises ou les châteaux d’une chevalerie finissante. Histoire de châtelains cocus, de jeunes clercs chastes tentés par de délicieuses ribaudes courtisées autant par les princes que les évêques se rendant à pas feutrés dans son hôtel. Jeune châtelaine belle et chaste mariée à un vieux chevalier incontinent et finalement enflammée de passion pour un jeune troubadour. Balzac, écrit dans le français du XVIe siècle avec un naturel qui porte à la confusion. Nouvelles gaillardes et truculentes à la mode de Rabelais, on s’y laisserait presque prendre, si le narrateur lui-même ne prenait pas la peine de décrire telle ou telle situation comme fort ancienne, nous rappelant ainsi que c’est un auteur du XIXe siècle qui conte un récit du XVe siècle.

Cette capacité à raconter l’ancien dans la langue de l’ancien tout en conservant la vitalité du récit, sans qu’il apparaisse comme une reconstitution est une prouesse littéraire rare, que l’on peut qualifier d’art nouveau, de création propre de l’auteur, y compris dans l’innovation linguistique. Il y a, aujourd’hui deux écueils ; la certitude qu’ont certains artistes que toute forme d’art traditionnelle, ou toute technique académique, doivent être considérées comme désuètes et de peu d’intérêt ; la conviction qu’ont d’autres, en général des amateurs d’art, que devant la déstructuration de l’art contemporain, le salut est dans l’ancien, les arts passés.

Le premier groupe détruit la tradition artistique et, en jetant tout de suite les hommes dans la confrontation avec l’art contemporain abstrait ou déstructuré, coupe la transmission des canons de l’art pour la plupart des hommes. La formation du goût répond à une généalogie dans l’histoire du beau, elle doit être respectée. Il n’est pas anodin de remarquer que les plus grands maîtres de l’art abstrait sont souvent des maîtres également dans l’académisme et profitent ainsi de la transmission reçue pour créer un courant qui leur est propre, rompant ensuite le fil de la transmission pour ceux qui leurs succéderont.

Le second groupe, tout au contraire, dans le rejet de tout courant nouveau et l’exaltation de l’ancien en ce qu’il est rassurant et académique car répondant à des formes harmonieuses et connues est pour le moins desséché, étranger à toute création.

La voie ouverte par Balzac, de parvenir à créer une œuvre neuve tout en utilisant des techniques de jadis de telle sorte que cela semble naturel, de telle manière que l’auteur s’est approprié la langue ancienne qu’il utilise, créant ainsi une œuvre contemporaine, est une fusion extraordinaire d’art ancien et nouveau qui, sans être généralisée, peut être vue comme des témoins de la transmission, des témoins du passage réussi à la génération nouvelle d’un héritage qu’elle a pour mission d’enrichir à son tour.

Dans le domaine théâtral, ces dernières années, la troupe du Poème harmonique a réussi, avec la mise en scène du Bourgeois gentilhomme, la création d’une œuvre d’art contemporain en ce que l’utilisation de la mise en scène ou de la prononciation du XVIIe siècle ont dû être assimilés par les acteurs et amendés là où la transmission n’avait pu se faire, comme par exemple dans la chorégraphie du ballet. Ce n’était pas une reconstitution historique, c’était une mise en scène moderne qui pourtant renouait le fil brisé de la tradition.

Ces œuvres n’ont sans doute pas vocation à se généraliser, mais il serait souhaitable qu’elles se répandissent, dans tous les arts, afin d’être les témoins que la transmission perdure. La condition de la réussite de cette transmission étant le respect, par l’artiste lui-même, de sa liberté de création, dans le respect d’une tradition dont il est l’héritier, et qu’il doit transmettre.

Balzac fut créateur d’un univers littéraire propre et d’une tradition d’auteurs qui s’inscrivent depuis lui dans son héritage. Il fut également le continuateur ou le re-créateur d’une tradition littéraire puisée dans les siècles passés. Il s’en fit le passeur discret.

Soyons à son image.

« Messire Bruyn, celuy-là qui paracheva le chastel de la Roche-Corbon-lez-Vouvray, sur la Loire, feut ung rude compaignon en sa ieunesse. Tout petit, il grugeoyt desià les pucelles, gectoyt les maisons par les fenestres et tournoyt congruement en farine de diable, quant il vint à calfeutrer son père, le baron de la Roche-Corbon. Lors feut maistre de faire tous les iours feste à sept chandelliers ; et, de faict, il besongna des deux mains à son plaizir. Ores force de faire esternuer ses escuz, tousser sa braguette, saigner les poinçons, resgaller les linottes coëffées et faire de la terre le fossé, se veit excommunié des gens de bien, n’ayant pour amys que les saccageurs de pays et les lombards. Mais les usuriers devinrent bien tost resches comme des bogues de chastaignier, quand il n’eut plus à leur bailler d’aultres gaiges que sa dicte seigneurie de la Roche-Corbon, veu que la Rupes Carbonis relevoyt du Roy notre sire. Alors Bruyn se treuva en belle humeur de descliquer des coups à tors et à travers, casser les clavicules aux aultres et chercher noise à tous pour des vétilles. Ce que voyant, l’abbé de Marmoustiers, son voisin, homme libéral en paroles, luy dit que ce estoyt signe évident de perfection seigneuriale, qu’il marchoyt dans la bonne voye, mais que, s’il alloit desconfire, à la gloire de Dieu, les Mahumetistes qui conchioyent la Terre-Saincte, ce seroyt mieulx encores, et que il reviendroyt sans faulte, plein de richesses et d’indulgences, en Touraine, ou en paradiz, d’où tous les barons estoyent sortis iadis. » (Le  péché véniel)

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