Philippe Le Bel par Jean Favier, Chef d’œuvre brisé par l’histoire thématique.

 

En 1978, l’historien médiéviste Jean Favier publiait un brillant Philippe Le Bel tordant le cou à toutes les erreurs colportées sur la mémoire du « roi de fer. »

On l’accusa de cynisme et de violence, Jean Favier démontre à quel point le roi était animé de l’esprit chevaleresque de son temps et à quel point sa hargne contre Boniface VIII ou les Templiers est celle d’un chrétien sincère, soucieux de la pureté des défenseurs de la foi. Philippe IV, en effet, est un chrétien ardent, consciencieux, animé par le soucis de son Salut et le désir de la Croisade. En faisant fi de cette réalité psychologique, des générations d’historiens se sont mépris et tout le talent de Favier fut de replacer le roi en son temps, lui qui était si souvent jugé avec anachronisme. On l’accusa d’être faux-monnayeur et dévaluant la monnaie de façon arbitraire. Favier montre bien à quel point le roi lui-même était dépassé par ces mécanismes de dévaluation de la monnaie, largement nouveaux pour l’époque, une époque hantée par le désir de la fixité et contrainte aux mutations. On l’accusa d’indécision, caché derrière ses conseillers et un masque de froide distance. Favier, là encore, montre comment Philippe Le Bel collaborait pleinement avec des conseillers choisis par lui, blanchis sous le harnais.

A la vérité, l’auteur fait plus que nous décrire le règne du dernier capétien, il nous décrit cette France de la fin du XIIIe siècle et des premières lueurs du XIVe, cette France au cœur de l’échiquier européen, entre Rome, l’Aragon, Naples, l’Angleterre, l’Empire, la Flandre. Il dépeint les derniers feux de ce beau siècle du roi saint Louis, où la cour royale devenait de façon de plus en plus nette une administration d’Etat dont allaient sortir les parlements et les officiers du roi. Il donne à voir ce monarque chevalier féodal et homme d’Etat moderne, un pied dans chaque siècle, opérant la transition douloureuse qui allait se poursuivre durant la guerre de Cent ans.

Le règne de Philippe Le Bel et la France de son temps sont mal connus, écrasés sous le poids d’une légende noire, celle des Rois maudits, pressés en amont par le règne de Saint Louis (dans le souvenir duquel vivaient les contemporains) et en aval par les malheurs de la guerre.

On doit cependant retenir un défaut majeur à ce maître ouvrage qui, en vingt-cinq ans, n’a pas pris une ride ; Favier, sans doute par esprit de mode, rompit avec la ligne chronologique de la vie de son personnage. Il lui préféra une rédaction entièrement thématique qui ne manque pas de dérouter. Aussi, on ne pourra lire avec profit cette magistrale biographie qu’à condition de déjà bien connaître ce temps. Nous sommes loin de sa plus récente biographie de Louis XI, qui, elle, renoue avec le chronologique, le linéaire. Pour ancienne et soit disant démodée qu’elle soit, cette technique n’en permet pas moins de rendre accessible à tous les sujets les plus obscurs.

Amateurs éclairés, lisez le Philippe Le Bel de Jean Favier, vous en ressortirez lavés de tous les préjugés sur ce grand roi. Néophytes, lisez la délicieuse biographie du grand roi par Georges Bordonove. Dans ce style vif qui était le sien, Bordonove fait revivre pas à pas la vie de ce temps dans laquelle on peut se laisser prendre sans initialement en rien connaître.

Favier Jean, Philippe Le Bel, Fayard, 1978

Bordonove Georges, Philippe IV, Pygmalion, 2007 (pour la présente édition)

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