Anatole France doit-il sortir de l’oubli ?

Anatole France, pour les Parisiens, c’est un quai près du musée d’Orsay. Pour les provinciaux, c’est peut-être une rue. Pour certains lettrés, c’est un roman lu il y a fort longtemps, ou simplement évoqué dans la période lointaine des classes préparatoires. Ce roman, on peut même en deviner le titre ; Les dieux ont soif, La révolte des anges, L’Île aux pingouins. Pourtant, l’œuvre intégrale de celui qui, de figure littéraire incontournable de son temps, est devenu un obscur parmi les anciens, est riche de vingt cinq épais volumes, regroupant des dizaines de romans, de nouvelles et de poèmes, des essais littéraires, des critiques, des préfaces.

Avec une plume classique souvent acérée, Anatole France a touché à tous les sujets. Fils de libraire, né en 1840, il a grandi dans cet univers du livre ancien qui lui donna cette culture stupéfiante dont il usait pour badiner dans ses ouvrages. Le livre et le lettré sont des figures centrales de son œuvre. Ainsi La révolte des anges, prend corps dans la fabuleuse bibliothèque de la famille d’Esparvieu. Sylvestre Bonnard, dans Le crime de Sylvestre Bonnard, est un paléographe distingué, amateur de manuscrits anciens, environné d’ouvrages à la valeur inestimable. Le héros des Histoires contemporaines est un professeur de lettres. Le mauvais ange du héros de La rôtisserie de la reine Pédauque est un érudit alchimiste et occultiste perché dans d’antiques grimoires. La conversation entre lettrés, qu’ils soient présentés sous un jour attendrissant, sérieux ou grotesque, est un incontournable de l’œuvre du maître. De cette formation initiale dans la librairie paternelle il a tiré une culture historique, géographique, littéraire classique et moderne, mythologique, scientifique, religieuse mais également gnostique et cabalistique digne à chaque fois de spécialistes de la question. Mais, c’est une autre marque de son œuvre, il en use, bien souvent, pour rire avec cruauté de ses sujets.

Il est rare, en effet, dans l’œuvre d’Anatole France, qu’un personnage sorte indemne du récit. Les rangs sociaux, les hiérarchies, les prêtres tout autant que les anarchistes, les riches comme les pauvres, tous sont abaissés dans leur grandeur. Anatole France, avec une délectation mauvaise, aimait à ramener ce qui était grand aux plus petites passions de la vie humaine. Georges Bernanos lui asséna, post mortem, un violent coup de griffe, en faisant de sa figure celle de cet insupportable romancier parisien à la mode, venu se repaître, pour en faire un sujet d’écriture, de la figure tourmentée de l’abbé Donissan. Quelques rares personnages se tirent du ridicule et sortent grandis, mais ils sont si peu nombreux. Ainsi en fut-il de Maurice d’Esparvieu, fils de famille noceur et fainéant, le seul personnage à peu près pur et attachant de cette si triste révolte des anges où le démon lui-même renonce à la révolte non pas devant la gloire de Dieu mais par crainte de devenir comme lui et de perdre ainsi son sens de l’humanisme, poète aimable et amateur de bonne chair. Ce sont les bas sentiments d’une fausse humilité humaine qui, dans le roman, arrêtent le diable. On ne saurait faire pire conclusion !

On parlait de l’abbé Donissan, personnage de Bernanos dans Sous le Soleil de Satan. Cette figure de prêtre, confrontée à celle d’Anatole France n’est pas totalement anodine. En effet, le prêtre est largement présent chez notre auteur. Ainsi le clergé est-il un acteur capital dans Les Histoires contemporaines. Bien sûr, Anatole France, comme à son habitude, n’est pas tendre. Mais il y a, dans la représentation qu’il donne des prêtres, quelque chose de troublant. Nous ne sommes pas dans l’anticléricalisme classique et bécasse. Cette figure est trop présente pour qu’on y puisse voir que de la haine. Il y a là comme une obsession. C’est ici que l’on touche à un second niveau de lecture de l’œuvre de France. Il dépeint ses personnages de prêtres avec un souci de la psychologie, de la justification des actes qui pourrait laisser penser comme à un amour masqué, enfoui sous le mépris et la haine. De même, quand France décrit avec jubilation les mœurs faciles, ou se gausse des petits sentiments de tel et tel, on peut voir poindre comme une imperceptible et pourtant effroyable tristesse. France était vu par Sacha Guitry comme un homme de goût, joyeux et bon, toujours plein de ce délicat humour qui participe de la qualité des gens d’esprit. Mais ne pourrait-on voir, au contraire, une terrible douleur ? Perché dans les sujets historiques, donnant vie à des personnages où l’histoire familiale, ou encore les souvenirs de jeunesses frustrées, sont légions, n’est-il pas, en fait, derrière les éclats de l’orgie, marqué par le malheur ? C’est plus que probable. Il y a plusieurs Anatole France. Celui des romans, celui des poèmes. Dans ses poésies, France est essentiellement un méditatif, un contemplatif des beautés de la nature, de l’élan animal, des sujets antiques. Sa poésie, au vers classique et scrupuleusement rythmé, donne à voir un esprit apaisé ; tandis que son roman est si souvent marqué par l’esprit de Voltaire.

Autre contradiction de France, mais cela est dû autant à sa personnalité qu’à son époque piquée de sciences exactes, s’il est sans douceur pour ses sujets, il a le souci de la description vraie, de l’analyse psychologique où l’auteur s’efface, laissant son sujet libre. On peut être pris de sympathie par les figures de prêtres ou d’aristocrates des Histoires contemporaines, tant leur discours semble autonome et vrai. On est touché par Jocaste, dans sa médiocrité, car il est un sujet libre par rapport à son auteur. Ce souci est clairement la marque d’un grand auteur.

Pour autant, faut-il placer ce monstre sacré de la littérature française de la fin du XIXe siècle entre toutes les mains ? Ses ouvrages pourraient bien dérouter plus d’une âme. Ainsi Thaïs n’est que le récit d’un formidable gâchis humain sous couvert de vie religieuse et de conversion. Ce n’est pas pour rien que France fut mis à l’Index. Mais l’Index n’est plus. Alors que faire ?

En des temps littéraires où la vulgarité a remplacé l’allure, où l’auteur se complet dans le stupre, la médiocrité du quotidien, délaisse les sujets de société et la vie du monde pour se concentrer sur sa petite personne dans toute sa trivialité ; Anatole France peut résonner comme un merveilleux antidote, lui qui, avec une langue classique toujours altière ne parlait que des autres, du monde et de sa marche. Par ailleurs, par sa plume, il peut être un éducateur de la langue française. Charles Maurras ne s’y était pas trompé. Homme de lettre parmi les plus fins de son temps, il se fit de France un ami fidèle. Et pourtant, l’un était nationaliste et anti-dreyfusard, l’autre était social démocrate et dreyfusard, poussant même l’engagement politique jusqu’à faire partie des fondateurs du Parti communiste. Cela peut faire sourire, en 1921, chez ce grand bourgeois couvert d’honneurs, né sous la Monarchie de Juillet. Mais, ultime contradiction de France, lui qui ironisait sur tout, il ne manqua jamais d’être un cœur généreux. Et lorsque ses personnages, vulgaires et bas, donnent les marques de l’altruisme et du don de soi, on sait que c’est France lui-même qui parle.

Il y aurait donc quelque intérêt à relire France. Mais quant à savoir s’il est prudent de le lire n’importe comment, ou de le placer en toutes les mains, évidemment, rien n’est moins sûr. Relire France ? Peut-être. Secouer la dalle de son tombeau ? Pourquoi pas. Mais en le relisant, il faudra aussi faire le procès jamais intenté de toutes ses erreurs. Ce monstre littéraire doit être jugé autant que lu si on veut pouvoir en tirer le miel sans avaler le fiel qui détruit les âmes pures.

Rude tâche, qui ne pourra être accomplie que par des esprits avertis et solides. France, c’est une certitude, ne peut être lu que par des âmes bien trempées, qui s’y tremperont un peu plus.

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